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« De toute façon avec toi on peut plus rien dire »

Citation: N’importe quelle personne à qui j’ai demandé d’arrêter de faire des blagues oppressives.

Bon. Ça fait un petit moment que je ne suis pas venu·e par ici, j’ai préféré être oisif·ve (prononce-le dans ta tête tu vas voir c’est marrant), me faire manger par les moustiques dans le Vaucluse et manger des graviers sur les routes de Pessac parce que j’ai roulé dans un nid-de-poule que j’ai pas vu parce que j’ai toujours pas de lumières sur mon vélo.

Bonsoir.

Si vous avez la chance de me connaître dans la vie, la vraie, vous n’êtes pas sans savoir que j’aime bien rire, et que quand ça arrive, c’est aussi discret qu’un tank qui traverse la banquise. Mes activités humoristiques préférées sont de créer des néologismes bancals et de mixer des expressions françaises pour amuser la galerie comme on disait dans les boums en 1983. Une de mes personnes préférées m’a même déjà qualifié de « radical·e mais rigolo·te » mais il avait sûrement pas prévu que ça deviendrait aussi chiant à écrire. Pourtant, ces dernières années, j’ai entendu à moult reprises que j’avais pas d’humour, que je censurais les gens qui se voulaient pourfendeurs du politiquement correct, et que « ça va c’est qu’une blague, de toute façon avec toi on peut plus rien dire ! »

Vous l’aurez compris, ce soir on va parler d’humour, de blagues, de boutades, de lol bref de tout ce qui fait ressortir ce qu’il y a de moins gracieux en vous (là je parle de votre rire et faites pas genre il est trop mignon tout le monde rit moche). Trop de fois dans ma vie, je me suis retrouvé confronté·e à ce type d’affirmations :

  • « De nos jours on peut plus rien dire » avec sa variante « avec toi on peut plus rien dire »
  • La célèbre citation de Desproges « On peut rire de tout mais pas avec tout le monde »
  • « Coluche se retourne dans sa tombe »
  • « C’est du politiquement correct »
  • Et après des trucs du genre « dictature de la bien-pensance » et « censure »

Comme je suis une personne très peu organisée, je ne vais pas du tout répondre à ces différents points dans l’ordre, parce que c’est mon article et je fais ce que je veux. Quelque chose qui revient souvent et qui a tendance à nous chatouiller les extrémités des nerfs (quand je dis nous là tout de suite je pense à Estelle), c’est le politiquement correct, particulièrement quand c’est utilisé par des personnes investies et militantes de « gauche ». Politiquement correct, pour un peu mieux vous situer l’expression, aujourd’hui c’est utilisé par Marsault ou encore Zemmour ou encore ma pote bourrée quand elle veut absolument caler sa blague antisémite mais qu’il faudrait qu’elle voit à bien y réfléchir (parfois cette pote, c’est moi aussi, j’suis désolé·e). Il paraît que, quand on vous explique pourquoi votre vanne est [insérer les problématiques des clichés que votre vanne perpétue sur les femmes, les gays ou les personnes racisées ici], on vous censure, on vous prive de votre liberté d’expression, on est enfermé·e·s dans notre bulle avec notre langue de bois.

La liberté d’expression c’est pas la liberté de discriminer. Alors moi bien sûr, je suis content·e de vous apprendre ça si vous étiez pas déjà au courant, mais on arrive fin 2018 et c’est quand même assez fondamental comme information. Vos blagues sur Mamadou, elles font pas reculer le racisme. Vos blagues sur Fatima, elles font pas évoluer les mentalités à propos des femmes musulmanes. Vos blagues sur « cet enculé d’Henri », elles permettent pas à mes potes gays de se sentir en sécurité quand ils croisent un groupe de mecs cis et hétéros sur leur route en rentrant de soirée. Je sais que vous vous sentez sulfureux·ses, que ça vous donne l’impression de transgresser les règles, de faire une blague sur la famille de gros·ses que vous avez vu profiter du soleil à la plage ou du « Transformers » que vous avez croisé dans son fauteuil roulant place de la Victoire, mais en fait, spoiler alert: vous passez juste pour un·e connardasse.

Quand je vous écoute, vous faites de l’humour subversif, politique et engagé, de l’humour qui va vraiment soit faire changer les choses, soit rien faire du tout parce que « oh ça va c’est qu’une blague rigole un peu ! » ou sa variante un peu plus beauf « pète un coup ça ira mieux ». Mais en fait, je ne rigole plus à vos blagues juste parce qu’elles ne sont pas drôles.  Et c’est pas parce que c’est drôle que vos propos sont plus valides et moins oppressifs. Eeeeeeeh non! Tiens, regarde: Si mes jeux de mots ne décrédibilisent en rien mon propos, ils n’existent pas non plus forcément pour l’appuyer ou le valider. La plupart du temps de toute façon mes vannes n’ont aucun contexte et aucun autre but que de créer des mots inutiles mais rigolo et puis c’est pas le sujet ici de toute façon donc tu commences pas.

C’est « marrant » (« marrant » comme une crampe utérine ici, donc pas vraiment, suivez un peu) parce que les personnes qui s’énervent qu’on leur vole leur liberté d’expression ne l’exercent que pour se moquer de tout le monde sauf de la classe dominante, c’est-à-dire et vous l’aurez vu venir parce qu’on commence à bien se connaître vous et moi: l’homme blanc hétéro cisgenre valide et riche. Alors ce soir, j’ai une question pour vous: pourquoi vous préférez rire des personnes qui subissent un système qui marginalise les minorités en perpétuant et imposant les normes dictées par les oppressions systémiques plutôt que de ceux qui nous cassent quotidiennement les genoux? Parce que, et de bonne foi, je vous ai jamais entendu faire des blagues sur les oppresseurs. Y a que les opprimé·e·s qui, encore une fois, ont juste le droit de bouffer des parpaings et le devoir de tout de même hocher la tête et dire merci (si cette conclusion de paragraphe t’a fait penser au générique de Caliméro, à moi aussi t’inquiète)

Là on arrive à mon point préféré, le point Godwin de l’humour: Le point Desproges/Coluche. Mais si vous savez, c’est quand vous faites une blague oppressive à laquelle je ne rigole pas (98% du temps parce que c’est juste pas drôle mais on a déjà eu cette conversation) et que vous me rétorquez: « Comme disait Desproges… » ou « Coluche se retourne dans sa tombe ». Alors je sais, on vous a toujours dit d’être ambitieux·se dans la vie, de ne pas avoir peur de viser la lune, et rêver c’est ce qu’il y a de plus beau, et non pas aimer comme iels chantaient dans la comédie de Roméo et Juliette BREF rêver c’est bien mais garder les pieds dans la réalité c’est cool aussi. Tous les matins je me lève et je pense que je vais voir le sosie de Beyoncé dans le miroir (et le sosie de son compte bancaire dans le mien), et tous les matins tout ce que je vois c’est mes cuisses molles et mon découvert qui se creuse. Peut-être qu’un jour on vous a dit que vous étiez aussi fin et subtil que Desproges. On vous a menti. Il y a eu un super article sur Libé à ce sujet d’ailleurs, si tu veux lire quelqu’un de plus articulé que moi:

On peut rire de tout, mais on peut aussi arrêter de citer Desproges n’importe comment.

Aussi, j’aimerais bien savoir qui a déjà regardé un spectacle de Desproges, pour de vrai. Moi je l’aime bien ce Pierrot. Alors peut-être que je l’aime bien parce que je le regarde assis bien confortablement dans mon siège de privilèges, mais je l’entends pas se moquer des personnes racisées. Je l’entends en mettre une sacrée tartine aux Leroy et aux Lefranc. Je l’entends ridiculiser les racistes. Je l’entends dénoncer ces mêmes Leroy et Lefranc, ces mêmes racistes qui rendent les rues de Paris beaucoup moins sûres. Si tu sais pas de quoi je parle, tu peux regarder .

Aujour’hui, La Zoubida de Vincent Lagaf ou L’Africain de Michel Leeb (vous irez chercher si vous voulez vous manger une mandale de racisme crasse, mais je conseille pas trop), on n’y penserait même pas. Et c’est vraiment une bonne nouvelle. Là vous êtes en train de vous dire « ohlala iel patauge qu’est-ce qu’il se passe », mais c’est que je viens de me souvenir d’un événement assez récent qui m’a beaucoup motivé à pondre c’t’article lo. Il y a un mois je suis allé·e faire la crémaillère d’un pote à Nantes, et à un moment on était très saoul·e·s parce que la vie a fait qu’à cette soirée y avait de la bière et pas qu’un peu mon neveu. J’ai un ami qui a fait une blague et mentionné un surnom qu’on utilisait souvent avant que je change de prénom. L’alcool n’aidant que très peu à garder son sang-froid, j’ai pris la mouche et j’ai expliqué à mon pote que j’étais moyen chaud à ce qu’on me rappelle à mon assignation de meuf cis (parce que je suis trans, au cas où tu m’entendrais pas le crier sur tous les toits de façon quotidienne) et j’ai eu droit à:

« Les gens ils vont te faire des blagues que tu vas pas aimer il faut que tu t’y fasses »

Sur le coup, j’ai pas trop compris pourquoi je me suis autant énervé·e quand j’ai entendu ça. J’ai juste crié que c’était n’importe quoi et puis très vite après, tout le monde est parti se coucher. M’y faire, je le fais depuis que je suis tout·e petit·e, quand on sait qu’une des premières vannes que mon père m’a raconté c’est « Quelle est la différence entre une femme et un chien ? » quand on était parti·e·s en week-end chez tata Caro, on peut dire que, comme pas mal de meufs et d’AFAB*, serrer les dents et sourire poliment quand on me sort une vanne pourrie j’ai appris assez tôt. En fait je me suis énervé·e parce que, les gens qui demandent aux minorités d’accepter leur intolérance, j’en peux juste plus. Oui, vous avez le droit de vous exprimer librement mais oui aussi et surtout on a le droit d’être agacé·e·s, révolté·e·s ou dégoûté·e·s par votre humour qui disons-le nous franchement n’est qu’un véhicule à clichés tous plus abjects les uns que les autres.

J’espère que désormais vous savez que, le pire qui puisse arriver dans cette situation, ce n’est pas qu’un·e ami·e vous reprenne sur vos propos racistes ou sexistes et vous le disent et vous expliquent pourquoi ça l’est, mais bien le fait de tenir des propos racistes ou sexistes. Quand on me fait une blague qui insinue que je suis une pute** et que je me barre de la soirée comme une tornade en claquant une porte qui fait malencontreusement tomber un escabeau avec grand fracas, c’est pas ma réaction qui est problématique, excessive, hystérique (lol). C’est le mec qui pense qu’une blague misogyne faite à une meuf – ou personne qui subit le sexisme à un niveau systémique – c’est ok qui est problématique. Moi je recommencerai à rire à vos blagues sur la pilosité des portugaises quand vous en ferez au moins autant sur les patrons de multinationales, sur les mecs, sur les blanc·he·s, sur les personnes cis et sur les hétéros. En attendant, je vous regarde du coin de l’oeil et je vous condamne silencieusement.

Peut-être qu’en octobre 2018 on ne peut plus rire de tout avec tout le monde et n’importe qui, mais peut-être qu’il aurait fallu commencer par ne pas rire de la misère d’autrui ! #VictorHugoReborn

 * Assigned Female At Birth, soit « assigné·e femme à la naissance »

 ** Le mot « pute » faisant référence aux travailleur·se·s du sexe, on peut peut-être considérer la possibilité d’arrêter de se servir du mot comme une insulte. Et quand je dis « peut-être considérer la possibilité d’arrêter », je dis ARRÊTEZ CA SUFFIT.

Si t’as pas soufflé du nez au moins une fois en me lisant je t’accuse de censure direct. ♥

 

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« T’es jolie mais faudrait que tu fasses plus de sport »

Citation d’Antoine B., 31 ans, mon copain de l’époque

Le crops. Coprs. Copors. Corps. Un mot bien orthographié au bout du quatrième essai. Un mot qui vit, un mot qui dit une chose qu’on fait souffrir tôt. Souvent. Beaucoup. Le corps est singulier parce qu’on en a qu’un – sauf si tu es très riche et que tu peux t’en acheter un deuxième et dans ce cas peut-être as-tu de la chance, ou peut-être que si tu l’avais aimé mieux ton corps, tu aurais pu garder tes sous pour les donner aux animaux qui souffrent dans les refuges. Mais je m’égare.

Au même titre que « la Fâme », je devrais dire « les corps ». Si je dis « un », je dis qu’il n’y a que lui qui a le droit d’exister, et celui qui a droit d’exister, c’est celui qui est blanc et qui est mince. Je vais partager mon expérience de meuf blanche cis dont la pratique est hétéro (pratique différente de l’orientation mais on n’est pas ici pour en discuter aujourd’hui), en gros je doute que vous y appreniez quoi que ce soit, mais « on est en démocratie ici, et la liberté d’expression alors?! » comme dirait n’importe quel groupe réac de droite, bien que ce soit un pléonasme. J’accepte par ailleurs que, par la suite, on vienne me balancer mes privilèges dans la tronche parce que, comme d’habitude, suis-je vraiment légitime?

Mon corps est un tout. Il commence en haut de mon front et il se termine au niveau de mes talons. Mon corps est entier parce qu’il est à moi. Tout à moi. Et la haine et le dégoût que je lui ai consacré le sont tout autant. Un corps constamment en panique mais surtout, un corps pas très heureux. J’ai jamais vraiment réussi à l’accepter, alors il fallait que je sois sûre que les autres le fassent pour moi. Les autres, ça a été chaque personne qui a posé son regard sur moi. Je ne les ai jamais comptées, mais ça doit faire beaucoup. J’ai cherché la validation dans les yeux des autres, dans les gestes des autres, dans les mots des autres. J’ai cherché l’apaisement dans la nourriture la faim , l’amour la dépendance affective et le sang. Celui-la, pas besoin de le rayer.

Il était toujours de trop. Il a commencé à être de trop quand il a pu être comparé à un autre. Quand on a dit « il existe un corps normal », et que ce corps normal, c’était pas le mien. Ce que je voulais, c’était un corps normé. Dans la norme. Un corps doux et lisse, un corps sans tâches et sans cicatrice. Mais il a changé très vite, mon corps. Il a pris trente centimètres en trois ans, il a pris du poids et il en a perdu, il a pris des muscles et il en a perdu, il a pris la confiance et il l’a perdu. Je lui ai fait faire des régimes à base de rien et du sport le ventre vide, je l’ai aussi rempli jusqu’à ce qu’il gonfle et qu’il ne puisse plus bouger. Je l’ai – consciemment ou non – mutilé, étiré, brûlé, coupé, épilé, gommé, affamé, caché, insulté, la liste serait beaucoup plus longue si je n’avais pas choisi que des terminaisons en « -é ».

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Petit bidou, cuisses zébrées et pieds plats sur tapis à laver.

Pour lui donner de l’amour, je l’ai prêté à des gens. Parfois ça marchait bien, parfois c’était encore pire. Le problème, c’était que, quand j’entendais « t’es belle », mon petit coeur sortait ses petits crochets et allait se planter tant bien que mal contre la poitrine de l’autre. Sauf que ce à quoi il a pas réfléchi ce petit coeur, c’est qu’au bout de ses tous petits crochets, il avait pas accroché de rallonge. Il restait tendu entre mes côtes et celui de l’autre, sauf quand il partait l’autre – et il partait souvent – ça arrachait tout d’un coup! Bah oui, un palpitant ça réfléchit pas beaucoup avec sa tête. J’arrivais pas à me protéger, ni de l’intérieur, ni de l’extérieur. Je prenais tout trop à coeur (voir image précédente) et tout ce qui sortait de la bouche des garçons, je pensais que c’était vrai et qu’ils avaient raison. Mon corps, on lui a dit que ses fesses étaient trop plates, que ses cuisses se touchaient trop (quand le thigh gap était à la mode), qu’il fallait qu’il aille faire du sport et qu’il arrête de manger autant de gâteaux. On lui a dit qu’il serait mieux avec les cheveux longs parce que c’était « mieux sur une fille ». On lui a dit que ses tatouages vieilliraient mal et qu’il allait finir par avoir les seins en gants de toilette. Spoiler alert: Je prends le risque mais jamais je reporte un soutien-gorge de ma vie, oki?

Mais mon corps, il a fini par avoir ce qu’il voulait. Il a rencontré des mains qui lui faisaient du bien, des bouches pour lui chuchoter qu’il était beau comme ça, avec ses zébrures et sa carte de France tracée sous la peau. Il s’est réveillé avec des sourires, des gueules de bois et des petits-déjeuners au lit. Il a été pris en photo et pris dans les bras, il a fait l’amour la lumière allumée, en ayant de moins en moins peur de faire des plis, il s’est retrouvé contre des peaux qui piquent, des peaux britanniques, des peaux tatouées, mais il s’est surtout retrouvé tout seul. Avec juste mes yeux pour le juger. Constat? Il a grossi. Il a pris une taille de vêtements, parce que j’adore manger, parce que je travaille assise, parce que j’ai pas besoin de le justifier. La vraie question, c’est: est-ce que j’étais plus heureuse dans un jean en 36 et en perdant chaque matin vingt minutes de mon temps pour me maquiller? Est-ce que je l’aimais plus (+) quand je lui retirai consciencieusement sa toison? Quand je portais des soutiens-gorge qui me donnaient du mal à respirer? Est-ce que je le préférais quand je l’empêchais de vraiment exister, en fait. Je pense que la réponse est claire, mais si comme moi vous avez une piètre capacité d’attention, je vous la donne: la réponse est non. J’ai toujours pas de muscles dans les bras, j’ai pris du bide et des cuisses, mes seins ont perdu en gravité et j’ai ajouté cinq tatouages à ma peau. Je coupe mes cheveux courts et parfois je porte des débardeurs sans avoir les aisselles lisses. J’ai même fini par aimer ma bouche et mes dents, et on sait très bien que c’était pas gagné. Est-ce que ça vous intéresse? Encore une fois, non. Mais, est-ce que c’est cool de faire ce que l’on veut? You know the answer already.

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Bon ok là j’ai un soutien-gorge mais j’ai pas de slipe donc ça compense et puis de toute façon je suis libre je fais ce que je veux

Bien que pour moi, la question de choix dans toutes ces pratiques normatives me semble assez impossible, la ligne éditoriale (lol calme-toi t’écris pas pour le Times) n’est pas de dire « les meufs qui portent des talons, se lissent les cheveux et ne peuvent pas sortir sans maquillage sont des boloss ». Genre, non. Jamais. Si pour toi c’est important, ça ne fait pas de toi quelqu’un de moins respectable pour autant. Il me semble néanmoins important de questionner ces normes, parce que moi elles m’ont rendu triste, j’en applique encore quelques unes et j’aime pas toujours beaucoup, mais, pour conclure: Sisterhood is powerful et love sur vous. ♥

 

« Ça va, il t’a pas violée non plus »

La première question a été: Est-ce que ça vaut vraiment la peine d’en faire un article? Et puis je suis rentrée, j’ai allumé mon pécé, et la vraie question s’est imposée à moi, sur fond d’écran bleu et lumineux: Est-ce que c’est mieux d’exprimer ma colère avec des mots ou en hurlant sur la voisine du dessus parce que son lit craque depuis 23h la veille?

Donc me voici. Le terme correct pour… peu importe ce que c’est serait sûrement plutôt « billet d’humeur » que véritable « article ». Je ne suis point journaliste, parfois j’ai le coeur et les tripes qui s’excitent et partager c’est cool (mais attention, je ne suis pas une hippie) J’allais dire « ça va vous énervez pas » mais c’est le propre des hippies. BREF. La semaine a été pénible. Il a fallu gérer plein de choses, des tâches administratives aux émotions internes, tout en même temps. Ayant toujours fui les responsabilités dites d’adultes, la semaine s’est terminée avec le souffle court. Le tas de bullshit n’a fait que grandir et grossir, graduellement, à mesure que les jours passaient. Je passe sur les détails de ma vie, et nous voilà déjà à Vendredi.

Vendredi, je pars chercher des croquettes pour chat aux Berges de la Garonne avec une copine. Ne posez pas de questions. C’est une histoire incongrue qui a commencé avec un trajet en tram. Un tram dans lequel une campagne contre le harcèlement dans les transports en commun avait fait parler d’elle (à juste titre). Un tram dans lequel j’étais assise et dont j’ai du sortir plus tôt parce que j’étais en train de me faire emmerder. La météo? mi-figue mi-raisin. Le trajet? Doyen Brus – Gambetta. Le motif? Une mini-jupe à carreaux. Là, tout de suite, j’hésite. Est-ce que demain on va me dire qu’il ne faut pas mettre tous les hommes dans le même panier? Est-ce que demain je vais être qualifiée de castratrice et accusée d’oublier les hommes qui luttent activement dans le féminisme pour une seule mésaventure? Mais aussi: Est-ce que ça aide les autres à en parler tout ça? C’est possible. Tant pis, trop tard.

Vendredi, j’étais dans le tramway, ligne B, un peu avant 17h. Peu avant la fin de mon trajet, à Victoire, un homme monte tout à l’avant, juste devant moi. Le regard fixé sur mes cuisses. Je suis mal à l’aise, mais je ne bouge pas, pas question de me recouvrir pour un type qui a confondu mes jambes avec un étalage de fruits frais au marché du Dimanche. J’essaie de garder une contenance, mais je commence à avoir la nausée. Je le fixe comme pour lui demander d’arrêter. Dix secondes plus tard, il recommence, et me fait un clin d’oeil. Je me lève pour sortir au prochain arrêt. L’homme me regarde, et se mord la lèvre inférieure, un peu comme Bella dans Twilight, l’innocence et le charme en moins. Je bredouille un « C’est bon, ça suffit là ». Et puis il commence à rire. L’humiliation. Je sors, et il me dit « C’est bon ça ». Je rétorque un petit « ta gueule » des familles, lui fait un doigt d’honneur avec mon majeur encore entier, et marche le plus rapidement possible. Bien sûr, pas peu fier de m’avoir excédée, l’homme continue à rire, et me fixe à travers les fenêtres du wagon, jusqu’à ce que je sois hors de vue.

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Un morceau de la jupe incriminée, et beaucoup d’herbe (parce que c’est joli)

Concrètement, pourquoi ça m’énerve? Pas parce que j’ai dû descendre trois arrêts plus tôt. J’adore marcher. C’est le sentiment d’impuissance, de honte et d’humiliation qui subsiste. Parce que je ne pouvais rien y faire. Hurler peut-être. Et passer pour une hystérique qui ne supporte pas un simple regard. J’aurais privé un homme de sa liberté d’importuner. Peut-être me manque-t-il de l’empathie. Peut-être que moi, avec ma mini-jupe, je ne fais que raviver les tisons de la misère sexuelle de ce pauvre monsieur qui, voyant un corps dévoilé, n’a pu faire autrement que de considérer mon corps comme un pot de 500 grammes de houmous (vous sentez la meuf végé qui refuse d’utiliser le terme « morceau de viande » ou ça reste discret?). J’avais l’intérieur des côtes brassé, les dents qui grincent, mais j’ai rien dit. Tant que c’est pas physiquement violent, finalement, est-ce que ça nous intéresse?

J’ai pleuré sur le reste du trajet. Parce que je pleure beaucoup, la plupart du temps quand je rigole d’ailleurs. Mais là, c’était autre chose. J’étais pas triste non plus. Par contre, je contenais un maximum de rage dans 172 centimètres de hauteur de corps. Il m’en aurait fallu beaucoup plus. J’ai essayé de me dire que c’était pas grave. Que c’était « juste un mec dans un tram, une fois ». Et franchement, j’aimerais bien. C’est pas tant qu’on me regarde qui me dérange. C’est juste cet irrespect dégoulinant d’un type qui s’octroie le droit de poser ses yeux sur moi – ou plutôt sur ma jupe, on va pas se mentir il doit même pas se souvenir de mon visage – comme sur un objet sur lequel il va pouvoir se masturber toute la soirée. Pardonnez mon langage. C’est les mots « proie » et « fille facile », « salope » et « pute » qui s’affichent en lettres rouges dans ces regards. Bien sûr, j’ai pu en parler plusieurs fois dans la soirée, j’ai fait un périple en tram, cette fois-ci accompagnée, j’ai bu une bière et consommé du THC, et puis je suis partie à une conférence gesticulée sur le consentement et la culture du viol avec des copines, et jamais le thème n’avait été autant en adéquation avec la journée. J’y reviendrai plus tard à cette conférence, c’était le FEU !

Ce qui s’est passé cette semaine, c’est que j’étais très triste et un peu en colère, et puis maintenant, je suis surtout en colère. Une colère à laquelle je laisse libre cours dans mes stories Instagram parce que ça permet la dénonciation immédiate, et OUI, ça me soulage d’avoir des messages de soutien immédiat. Il y a une heure, je suis sortie courir pour transformer tout ça en énergie positive. Et je me suis faite klaxonner. C’était plus bref que ma mésaventure de Vendredi. Mais ça n’a pas été mieux vécu. Juste un coup de klaxon venant d’un Picasso gris avec deux mecs dedans qui se marrent. Parce qu’ils m’ont fait peur, parce que la vulnérabilité d’une meuf en legging c’est probablement hilarant. Parce que quoi faire, de toute façon? Ils sont en voiture, ils ont déjà disparu avant que j’ai le temps de me retourner. Et puis, me retourner pour dire quoi?

J’entends encore – et de tous genres confondus – des propos de cet acabit, dans des situations similaires:

  • « Et alors? Ça va c’est rien il t’a pas agressée non plus »
  • « Franchement y a pire, t’abuses »
  • « Tu devrais être flattée, ça veut dire que tu plais »
  • « En même temps t’as vu comment t’es bonne? »
  • « Non mais les meufs aujourd’hui on peut plus rien vous dire »
  • « Ça t’avance à quoi de te victimiser comme ça? »

Comme cela a été précisé Vendredi soir, lors de la conférence, le contraire de « victime », c’est pas « fort ». C’est « agresseur ». Être victime d’une agression, quelle qu’elle soit, ne fait pas de moi quelqu’un de faible. Dire qu’on a été victime de harcèlement, c’est pas « ouin ouin les violons Audrey m’a volée mon goûter à la récré » (d’ailleurs Audrey, si jamais tu lis ça, je t’en veux toujours de m’avoir chourée mes cookies en 2002).

Ensuite, le fait qu’il ne m’ait pas touchée ne rend pas l’acte moins violent. Je sais, il y a des femmes qui passent au-dessus, qui n’y prêtent pas attention, et qui sont considérées comme plus fortes ou super badass. Et franchement, j’aimerais bien que ça me touche un peu moins. Mais ça pique et ça fait des hauts-le-coeur.

Le fait que je sois « bonne »… ouais non parce que je suis pas un muffin au chocolat en fait. Pareil, j’aimerais trop. Mais non, si tu croques, déjà je hurle, et ensuite ça saigne. C’est à tes risques et profits.

Pour ce qui est du reste, je passe. Alors peut-être que c’est parce qu’on est Dimanche, parce que la grêle tape contre ma fenêtre, parce que j’ai la migraine que je prends ça tellement à coeur. Peut-être que c’est dans mon tempérament et que ça m’empêche d’avoir les idées claires. Ou peut-être que c’est juste arrivé. J’aurais pu faire une liste de tous les événements similaires auxquels j’ai été confrontée depuis mes 12 ans (parce que je n’ai pas de souvenirs d’avant). 12 ans, c’est la moitié de ma vie. C’est aussi l’âge auquel j’ai crée mon premier blog sur playmoa.com pour déclarer ma flamme à Julien, mon amoureux de l’époque.

Un jour je sortirai avec ma mini-jupe à carreaux, toute seule, sans avoir besoin d’un accompagnateur pour justifier pareille tenue et pour pouvoir marcher tranquille sur les pavés d’Hôtel de Ville. Et puis j’aurai les seins presque à l’air libre, et si on me regarde, ce sera discrètement, et si on me salue, ce sera respectueusement. En attendant, je garde mon étiquette de salope, et je ne m’en accommoderai plus, mais la brandirai fièrement, en même temps que mon majeur. Et, pour citer une amie: « j’te croise dans la rue même pas j’te donne l’heure »