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Nina Simone – Feeling Good

Bon, j’avais dit que je reviendrais le 28, et nous voilà déjà le 30. J’ai passé mon week-end avec la gueule de bois, une première depuis longtemps. Ce que je vais raconter aujourd’hui est intime, personnel, et se passera de réactions transphobes, j’en ai suffisamment pris pour mon grade Vendredi soir MERCI. Allez, c’est parti.

Je suis une personne transgenre. Sans introduction, sans détour. Dit comme ça, ça effraie un peu, c’est inconnu, étrange, ça peut même mettre mal à l’aise, alors que c’est finalement une bonne nouvelle. Je suis une personne trans, mais laissez-moi vous faire la liste de ce que je ne suis pas :

  • Un·e transsexuel·le. Terme pathologisant et retiré de la liste des maladies mentales de l’OMS en juin 2018. Le mois dernier ouais. Ce terme médicalisant et dégradant dit quelque chose que je ne suis pas, c’est-à-dire une personne qui change de sexe ;
  • Un·e travesti·e/Un·e travelo, ça dépend d’à quel point vous utilisez un terme problématique. Je ne me travestis pas, je ne me « déguise » pas en homme ou en femme, je ne suis ni l’un·e ni l’autre et les deux à la fois #NotAllVerlaine ;
  • Une drag queen/Un drag king/Un·e cross-dresser. Drag est à la base un acronyme qui veut dire « DRessed As a Girl », « habillé comme une fille », et relève de la performance artistique qui traduit d’une expression de genre, et qui ne reflète pas l’identité de la personne. Je vous rappelle ensuite, ou vous apprend peut-être, que je porte des jeans qui me montent jusqu’aux aisselles et des t-shirts Kiabi, je suis pas le Top Chef du goût vestimentaire quoi;
  • Un·e malade mental·e. Déjà la psychophobie merci mais non merci, ensuite on sait très bien que je suis dépressif·ve, mais ça n’a aucun lien avec mon identité de genre. Le fait que je ne sois pas une femme cisgenre ne fait pas de moi quelqu’un de « fou », de « dérangé », qui a « besoin de se faire soigner » (je vais d’ailleurs beaucoup mieux depuis mon coming-out si jamais ça vous intéresse) ;
  • Une anomalie de la nature. Quand on me connaît, on connaît également mon point de vue sur ce qui « naturel » chez les animaux humains, et mon point de vue c’est : pas grand-chose ;
  • Une meuf en crise. Déjà, je ne suis pas une meuf, une fille, une femme, mais surtout, ce n’est pas une phase (mais on y reviendra plus tard) ;
  • Ton amie, ta pote, ta fille, ta nièce, ta cousine, ton ex-copine, ta maîtresse, ta collègue, bref, tous les mots que tu veux utiliser au féminin.

Je suis une personne transgenre, c’est-à-dire que j’ai été assigné·e fille à la naissance, parce qu’on a vu que j’avais des caractères sexuels primaires femelle. On a vu que j’étais un nourrisson avec une vulve, donc on a dit « cet enfant est une fille ». EH BIEN NON. Je vais user dans cet article de toute la pédagogie qui est dans mon corps, donc très peu, pour vous expliquer qui je suis, et pas ce que je suis, parce que je reste quelqu’un·e et je ressens des choses, donc flemme de me traiter moi-même comme un objet ou une bizarrerie.

Revenons donc à cette naissance. Je suis né·e le 15 Juillet 1993, d’un papa et d’une maman pour rendre fière Thérèse Hargot. Je suis né·e à Reims, dans la Marne, et on m’a appelé·e Oriane. J’ai grandi comme une fille, ait été élevée comme une fille, ait été à l’aise avec le fait d’être identifié·e comme telle la plupart des années de ma vie, j’étais même très heureux·se de mon étiquette de femme cisgenre… Jusqu’au jour où ça m’a frappé·e en plein visage : Je n’étais pas une femme cisgenre.

Eh oui on y arrive. Déjà une femme cisgenre, c’est quoi ? Pourquoi on fragmente tout, pourquoi on y colle les gens dans des cases tout le temps, nous sommes humains avant tout boudiou ! (Coucou les humanistes) Une femme cisgenre c’est une personne qui a été assignée fille à la naissance, comme moi, et qui s’identifie comme telle. C’est très facile, ça marche pour les hommes aussi. Donc maintenant ça doit être assez clair pour vous, non ? Femme cis = pas moi. De fait, Oriane = pas moi. Ça va, vous suivez ?

« Bon d’accord, mais tu es quoi alors, on comprend rien à tes histoires là, tu saoules »

Si je ne suis pas une femme cisgenre, je ne suis pas non plus un homme transgenre. Je ne  vous parle toujours pas de transsexualité hein. Si vous êtes perdu·e, vous pouvez retourner lire la liste au début. Maintenant, laissez-moi vous introduire au monde merveilleux de la non-binarité (oui je fais de la traduction littérale, yakoi). La non-binarité peut être une identité de genre à elle toute seule, au même titre qu’être un homme, une femme, cis ou trans. Je dirais plutôt qu’elle est une sous-partie du genre mais je vais encore plus vous embrouiller avec mes termes de masturbateur·rice intellectuel·le. Vous pouvez trouver la·e Genderbread Person sur l’internet mondial pour vous guider:

ICI en français

en anglais et en mieux développé

La non-binarité, pour moi et moi seul·e (ceci n’est pas une définition académique), c’est des identités de genre qui sortent du schéma binaire et normé « hommes et femmes », et « les hommes ont un pénis et les femmes ont un vagin », cette dernière affirmation étant super transphobe et on n’est pas sur un blog de radfem ici. Personnellement je vais vous raconter ce qui se passe dans ma culotte. J’ai une vulve, un vagin, un utérus, un 90C (oui bon oki là je parle de mes seins et ils sont pas vraiment dans mon slipe), j’ai un corps identifié comme féminin, et je ne suis toujours pas une femme. Ça vous en bouche un sacré coin hein ?

Ce week-end, je suis sorti·e du placard trois fois. Vendredi soir, Samedi soir et Dimanche après-midi. Une fois avec un amant, une fois avec mes ami·e·s et une fois avec mes parents. Émotionnellement ça a été très fort, très intense, et j’ai eu la chance d’avoir reçu un maximum d’acceptation, de bienveillance, d’amour et de tolérance dans mon visage. J’ai failli m’étouffer avec tellement c’était beaucoup. On m’a aussi dit que je serai pas un vrai mec tant que j’aurai pas un pénis (cette affirmation est une version édulcorée de ce que j’ai vraiment entendu, parce qu’il n’est pas nécessaire de s’infliger la lecture de cette horreur une énième fois), et ça tombe bien, parce que je ne suis pas un homme non plus, et n’ai pas l’intention d’en « devenir » un.

Pour certain·e·s, le genre, c’est se branler sur quelque chose qui n’a pas lieu d’exister. C’est créer encore plus d’étiquettes pour diviser les animaux humains entre elleux. C’est faire du communautarisme au lieu de tou·te·s s’unir. Pour d’autres, c’est n’importe quoi, c’est une disgrâce, une honte, quelque chose de sale, de dégoûtant, d’illégitime, de contre-nature-han, c’est vouloir s’inventer une vie, se créer des problèmes, vouloir tout faire pour être différent·e et unique, bref, c’est une maladie et c’est mal. Et comment leur en vouloir quand c’est ce qu’on passe notre temps à apprendre ?

Mais revenons à mon sujet principal ET préféré : MOI. Vous m’auriez dit qu’à 25 ans je m’y retrouverais mieux dans l’océan merveilleux des transidentités, je vous aurais riz-au-lait (tu l’as ?). J’étais sûr·e d’être une femme. J’étais également sûr·e que les personnes gros·se·s étaient toutes en très mauvaise santé, que mon expérience de femme blanche était la seule expérience légitime et n’avais aucun mal à fétichiser mes amis homosexuels comme un accessoire de mode parce que « c’est trop cool d’avoir un meilleur ami gay ». Comme quoi on change.

J’ai donc 25 ans depuis deux semaines, et ça fait deux mois que je vis ma vie sereinement, hors du placard poussiéreux, sombre et triste dans lequel je m’enfermais parce que c’était plus convénient, parce que j’avais peur de décevoir mes potes et mes parents. J’ai 25 ans et je suis une personne non-binaire, mais je suis aussi :

  • L’enfant de mes parents ;
  • L’ami·e d’un groupe d’ami·e·s formidable ;
  • Un être humain qui respire ;
  • Un·e féministe intersectionnel·le ;
  • Une personne légitime ;
  • Quelqu’un·e qui rigole beaucoup ;
  • La·e cousin·e de mes cousin·e·s ;
  • Un·e grand·e fan de Brooklyn 99;
  • Un·e militant·e anti-oppressions systémiques ;
  • Une personne qui fait office de distributeur automatique d’amour sans limite de quantité ;
  • Un·e étudiant·e passionné·e ;
  • Quelqu’un·e qui aime beaucoup trop les corgis ;
  • Une personne qui s’aime enfin un peu.

J’ai balancé mon souhait d’être genré·e autrement pour la première fois, un midi, quand je mangeais avec Estelle et Romain, ça devait être à la toute fin du mois de Mai. Le week-end suivant j’allais boire un verre avec Jéhanne, qui m’a suggéré « Alix », et le prénom a résonné entre mes côtes bien plus qu’un autre. Le lendemain je partais en soirée queer, j’ai dit que j’étais « il ». J’ai entendu quelqu’un·e dire « Je vous présente Alix, il est en master genre avec moi ». C’était pour essayer, pour voir si ça me rendrait heureux·se. Ça m’a fait pleurer de joie et de soulagement. Alors j’ai continué. J’ai adopté Alix comme mon prénom d’usage, au début avec deux-trois copaines, puis cinq-six, et puis je vais en faire mon vrai prénom pour toute la vie. Alix c’est mixte, c’est un prénom sans genre particulier, c’est joli et quand on m’appelle comme ça, ça met beaucoup plus de joie dans ma vie que quand on m’appelle Oriane. C’est pas que c’est pas joli Oriane, c’est juste que c’est pas moi.

Quand je me présente et que je dis que je m’appelle Oriane (et pas Henri), j’ai l’impression de mentir. Quand je dis que je suis une femme, j’ai l’impression de mentir. Quand je dis que je suis heureuse, j’ai l’impression de mentir. Parce que je mens. Parce que je ressemble à une fille, mais il est évident que je n’en suis pas une. Et ce n’est pas une phase, un moment d’égarement, un besoin d’attirer l’attention sur moi, on sait très bien que pour ça ma personnalité se suffit à elle-même. Sur le fond, ça ne change que peu de choses. Sur la forme un peu plus : à l’oral, je me genre au masculin, je suis étudiant, je suis heureux, je suis gentil, je suis doux. Je le fais parce que, si je ressemble à une fille, faudrait pas trop me confondre avec une quand même. A l’écrit je me genre à l’inclusif : je suis amusant·e, je suis un·e connardasse… parce que j’aime bien, et je suis content. Parfois j’ai la flemme alors j’écris au masculin, mais me voir écrire « je suis fatigué » ne fait pas de moi un garçon pour autant.

« Bon et du coup, tu vas changer de sexe ? »

La question, pour l’instant, n’est pas sur la table. Je suis aujourd’hui tenté·e de répondre non, tant pour l’opération de réassignation que pour la prise de testostérone. Pour le moment, mon corps me va, car je ne l’appréhende plus comme un corps « de femme », ni comme un « mauvais corps ». J’ai mon binder qui s’occupe de compresser ma poitrine quand elle me met mal à l’aise et qu’elle m’empêche de vivre correctement, et pour l’instant je suis bien comme ça. C’est pour ça que j’insiste autant sur le terme transGENRE. Le genre ne se voit pas. Vous voyez mes yeux. Vous voyez mes seins, ma taille, l’absence de bosse à l’entrejambe. Vous voyez une robe, de la peau lisse et de la peau à poils. Vous voyez des baskets, des chaussures à talons. Vous voyez du maquillage ou pas de maquillage. Vous ne voyez pas un genre, le genre, mon genre. Vous ne voyez pas un homme, une femme. Vous me voyez moi.

Je souhaite conclure en remerciant chaque personne qui a pris part à cette grande aventure qu’est MA VIE. D’abord, des personnes comme Océan ou OllyMallory, que je suis sur les internets et qui m’aident à me dire que tout ira bien et qui sont drôles et jolis, mais surtout des personnes qui font partie de ma vie, la vraie, et qui ont accueilli mon coming-out avec sérénité, qui font toujours attention à me faire sentir dans un espace dans lequel je me sens bien, qui m’appellent par le bon prénom et qui utilisent les bons pronoms, celleux qui se trompent encore mais qui ne m’ont jamais fait sentir comme si quelque chose chez moi était raté, cassé, à la mauvaise place. Et pour celleux qui doutent, qui pensent que c’est trop dur, que c’est infaisable : On vit dans un monde dans lequel la transphobie tue, dans lequel des personnes se font toujours assassiner parce qu’elles ne rentrent pas dans le moule, parce qu’on nous a appris qu’être autre chose, c’était ne pas mériter sa place, nulle part. En sortant du placard, je m’expose à une violence à laquelle je ne sais pas encore faire face. Personne ne fait ça pour « faire l’intéressant·e ». Souvenez-vous en.

Je m’appelle Alix, j’ai 25 ans, et mon existence n’est pas une catastrophe.

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« T’es jolie mais faudrait que tu fasses plus de sport »

Citation d’Antoine B., 31 ans, mon copain de l’époque

Le crops. Coprs. Copors. Corps. Un mot bien orthographié au bout du quatrième essai. Un mot qui vit, un mot qui dit une chose qu’on fait souffrir tôt. Souvent. Beaucoup. Le corps est singulier parce qu’on en a qu’un – sauf si tu es très riche et que tu peux t’en acheter un deuxième et dans ce cas peut-être as-tu de la chance, ou peut-être que si tu l’avais aimé mieux ton corps, tu aurais pu garder tes sous pour les donner aux animaux qui souffrent dans les refuges. Mais je m’égare.

Au même titre que « la Fâme », je devrais dire « les corps ». Si je dis « un », je dis qu’il n’y a que lui qui a le droit d’exister, et celui qui a droit d’exister, c’est celui qui est blanc et qui est mince. Je vais partager mon expérience de meuf blanche cis dont la pratique est hétéro (pratique différente de l’orientation mais on n’est pas ici pour en discuter aujourd’hui), en gros je doute que vous y appreniez quoi que ce soit, mais « on est en démocratie ici, et la liberté d’expression alors?! » comme dirait n’importe quel groupe réac de droite, bien que ce soit un pléonasme. J’accepte par ailleurs que, par la suite, on vienne me balancer mes privilèges dans la tronche parce que, comme d’habitude, suis-je vraiment légitime?

Mon corps est un tout. Il commence en haut de mon front et il se termine au niveau de mes talons. Mon corps est entier parce qu’il est à moi. Tout à moi. Et la haine et le dégoût que je lui ai consacré le sont tout autant. Un corps constamment en panique mais surtout, un corps pas très heureux. J’ai jamais vraiment réussi à l’accepter, alors il fallait que je sois sûre que les autres le fassent pour moi. Les autres, ça a été chaque personne qui a posé son regard sur moi. Je ne les ai jamais comptées, mais ça doit faire beaucoup. J’ai cherché la validation dans les yeux des autres, dans les gestes des autres, dans les mots des autres. J’ai cherché l’apaisement dans la nourriture la faim , l’amour la dépendance affective et le sang. Celui-la, pas besoin de le rayer.

Il était toujours de trop. Il a commencé à être de trop quand il a pu être comparé à un autre. Quand on a dit « il existe un corps normal », et que ce corps normal, c’était pas le mien. Ce que je voulais, c’était un corps normé. Dans la norme. Un corps doux et lisse, un corps sans tâches et sans cicatrice. Mais il a changé très vite, mon corps. Il a pris trente centimètres en trois ans, il a pris du poids et il en a perdu, il a pris des muscles et il en a perdu, il a pris la confiance et il l’a perdu. Je lui ai fait faire des régimes à base de rien et du sport le ventre vide, je l’ai aussi rempli jusqu’à ce qu’il gonfle et qu’il ne puisse plus bouger. Je l’ai – consciemment ou non – mutilé, étiré, brûlé, coupé, épilé, gommé, affamé, caché, insulté, la liste serait beaucoup plus longue si je n’avais pas choisi que des terminaisons en « -é ».

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Petit bidou, cuisses zébrées et pieds plats sur tapis à laver.

Pour lui donner de l’amour, je l’ai prêté à des gens. Parfois ça marchait bien, parfois c’était encore pire. Le problème, c’était que, quand j’entendais « t’es belle », mon petit coeur sortait ses petits crochets et allait se planter tant bien que mal contre la poitrine de l’autre. Sauf que ce à quoi il a pas réfléchi ce petit coeur, c’est qu’au bout de ses tous petits crochets, il avait pas accroché de rallonge. Il restait tendu entre mes côtes et celui de l’autre, sauf quand il partait l’autre – et il partait souvent – ça arrachait tout d’un coup! Bah oui, un palpitant ça réfléchit pas beaucoup avec sa tête. J’arrivais pas à me protéger, ni de l’intérieur, ni de l’extérieur. Je prenais tout trop à coeur (voir image précédente) et tout ce qui sortait de la bouche des garçons, je pensais que c’était vrai et qu’ils avaient raison. Mon corps, on lui a dit que ses fesses étaient trop plates, que ses cuisses se touchaient trop (quand le thigh gap était à la mode), qu’il fallait qu’il aille faire du sport et qu’il arrête de manger autant de gâteaux. On lui a dit qu’il serait mieux avec les cheveux longs parce que c’était « mieux sur une fille ». On lui a dit que ses tatouages vieilliraient mal et qu’il allait finir par avoir les seins en gants de toilette. Spoiler alert: Je prends le risque mais jamais je reporte un soutien-gorge de ma vie, oki?

Mais mon corps, il a fini par avoir ce qu’il voulait. Il a rencontré des mains qui lui faisaient du bien, des bouches pour lui chuchoter qu’il était beau comme ça, avec ses zébrures et sa carte de France tracée sous la peau. Il s’est réveillé avec des sourires, des gueules de bois et des petits-déjeuners au lit. Il a été pris en photo et pris dans les bras, il a fait l’amour la lumière allumée, en ayant de moins en moins peur de faire des plis, il s’est retrouvé contre des peaux qui piquent, des peaux britanniques, des peaux tatouées, mais il s’est surtout retrouvé tout seul. Avec juste mes yeux pour le juger. Constat? Il a grossi. Il a pris une taille de vêtements, parce que j’adore manger, parce que je travaille assise, parce que j’ai pas besoin de le justifier. La vraie question, c’est: est-ce que j’étais plus heureuse dans un jean en 36 et en perdant chaque matin vingt minutes de mon temps pour me maquiller? Est-ce que je l’aimais plus (+) quand je lui retirai consciencieusement sa toison? Quand je portais des soutiens-gorge qui me donnaient du mal à respirer? Est-ce que je le préférais quand je l’empêchais de vraiment exister, en fait. Je pense que la réponse est claire, mais si comme moi vous avez une piètre capacité d’attention, je vous la donne: la réponse est non. J’ai toujours pas de muscles dans les bras, j’ai pris du bide et des cuisses, mes seins ont perdu en gravité et j’ai ajouté cinq tatouages à ma peau. Je coupe mes cheveux courts et parfois je porte des débardeurs sans avoir les aisselles lisses. J’ai même fini par aimer ma bouche et mes dents, et on sait très bien que c’était pas gagné. Est-ce que ça vous intéresse? Encore une fois, non. Mais, est-ce que c’est cool de faire ce que l’on veut? You know the answer already.

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Bon ok là j’ai un soutien-gorge mais j’ai pas de slipe donc ça compense et puis de toute façon je suis libre je fais ce que je veux

Bien que pour moi, la question de choix dans toutes ces pratiques normatives me semble assez impossible, la ligne éditoriale (lol calme-toi t’écris pas pour le Times) n’est pas de dire « les meufs qui portent des talons, se lissent les cheveux et ne peuvent pas sortir sans maquillage sont des boloss ». Genre, non. Jamais. Si pour toi c’est important, ça ne fait pas de toi quelqu’un de moins respectable pour autant. Il me semble néanmoins important de questionner ces normes, parce que moi elles m’ont rendu triste, j’en applique encore quelques unes et j’aime pas toujours beaucoup, mais, pour conclure: Sisterhood is powerful et love sur vous. ♥

 

Le 8 Mars, les copines, et puis moi

« Parce que l’idéal de la femme blanche, séduisante mais pas pute, bien mariée mais pas effacée, travaillant mais sans trop réussir, pour ne pas écraser son homme, mince mais pas névrosée par la nourriture, restant indéfiniment jeune sans se faire défigurer par les chirurgiens de l’esthétique, maman épanouie mais pas accaparée par les couches et les devoirs d’école, bonne maîtresse de maison mais pas bonniche traditionnelle, cultivée mais moins qu’un homme, cette femme blanche heureuse qu’on nous brandit tout le temps sous le nez, celle à laquelle on devrait faire l’effort de ressembler, à part qu’elle a l’air de beaucoup s’emmerder pour pas grand-chose, de toutes façons je ne l’ai jamais croisée, nulle part. Je crois bien qu’elle n’existe pas. » Despentes, King King Théorie

Aujourd’hui, mon militantisme féministe n’est plus à prouver. J’ai eu l’occasion mainte fois d’être taxée au mieux de radicale, au pire d’extrémiste, que ce soit sous mon propre toit, en soirée sobre ou à trois grammes, ou pendant les repas de famille. Les conversations ont fini par tourner majoritairement autour de ça : le féminisme. On m’a reprochée d’être misandre, de haïr les hommes, on m’a demandée pourquoi je ne devenais pas tout simplement lesbienne si ça pouvait me permettre d’arrêter de parler sans cesse de la violence du patriarcat. Je suis devenue un cliché : Cheveux courts, roses, épilation aléatoire, féminité questionnée, végétarienne, qui crache sur les riches et les gens de droite, et puis mon discours. Mon discours constant sur la domination masculine, les différences de traitement, les inégalités de salaire et j’en passe. On m’a dit aussi que mon féminisme était tolérable parce que j’étais rigolote. « Radicale mais rigolote ». Prendre un ton léger pour parler de sujets graves, tout de suite ça dédramatise, ça impose une distance qui permet aussi de se dédouaner de ses privilèges et responsabilités.

Aujourd’hui, je suis fatiguée. Fatiguée de devoir modérer mes propos pour ne pas passer pour une « féminazi », pour ne pas froisser la masculinité hégémonique de mon entourage. Fatiguée de ne pas oser vous demander de checker vos privilèges. De ne pas vous demander d’arrêter de penser que vous savez mieux que nous parce que vous avez coché toutes les cases au grand jeu des privilèges. De cesser vos male tears quand on parle des salaires, de la garde des enfants, du harcèlement de rue, des violences sexistes, du viol. Personne ne nie que ça vous arrive aussi. Personne ne nie les injonctions à la virilité, à la performance, à la gaule systématique et constante. Personne ne nie la difficulté de n’avoir pas droit aux émotions, aux sentiments, à la douceur. Pour être tout à fait honnête, je n’échangerais pas ma place avec la votre, ou peut-être juste pour que ma colère soit enfin légitime et pas hystérique. Mais non. Si je m’énerve, je suis violente et castratrice. Eh bien c’est ce que je serai. Mais arrêtez de me demander de m’excuser d’être en colère. D’avoir la rage. Je n’ai pas envie d’avoir honte d’être dégoûtée, révoltée. Parfois c’est juste trop, parfois c’est la dixième fois que je réponds à cette même question: « Pourquoi tu as besoin d’être autant féministe? » Et puis je lis des articles sur Internet, et j’apprends qu’en 2016, 123 féminicides ont été commis. Avez-vous réellement besoin de me demander pourquoi?

Aujourd’hui je voudrais parler des femmes. Le 8 mars, c’est notre journée. La journée internationale de lutte pour les droits des femmes. Pas la journée de la femme. Pas la journée pour nous offrir un bouquet ni pour nous dire qu’on est belles. Pardon les copains, mais ce pavé il est pour mes copines, et mon entourage qui ne rentre pas dans la binarité. Mes copines brillantes, critiques, qui s’épilent et qui ne s’épilent pas, qui se maquillent et qui ne se maquillent pas. Pour celles qui ne se retrouvent pas dans les stéréotypes de genre et celles qui n’en ont rien à faire. Pour celles qui préfèrent les Converse et celles qui sont à l’aise en talons aiguilles. Pour celles qui se font diminuer, mansplainer, couper la parole en public et dans le privé. Pour celles à la sexualité débordante et celles qui n’en ont pas. Pour celles qui n’ont pas peur d’envoyer chier les harceleurs, et celles qui n’osent pas. Pour celles qui aiment le bondage et celles qui préfèrent le missionnaire. Pour celles qui aiment les pénis, les vulves et les deux. Pour celles qui sont athées et celles qui ont des convictions religieuses. Pour les ouvrières, filles d’ouvrières, et celles de classe moyenne supérieure. Pour celles sans soucis et celles qui en ont trop. Pour mes copines en couple depuis dix ans et celles qui vivent l’amour à plusieurs. Pour celles avec un mental d’acier et celles qui pleurent pour tout et n’importe quoi. Pour celles qui ont la tête à l’air et celles qui ont choisi de la couvrir. Pour mes copines aspirine et pour mes copines racisées. Pour mes copines qui sont mères et celles qui ne souhaitent jamais le devenir. Pour mes copines cis et pour mes copines qui sont des copains, ou les deux, ou ni l’un ni l’autre. C’est pour mes copines et moi. Celles qui rentrent dans les cases, celles qui n’y rentrent pas, et celles qui refusent d’y rentrer.

Aujourd’hui, il est temps de comprendre que ce n’est pas à nous de régresser dans la pensée et la déconstruction, mais que c’est à vous d’évoluer. D’évoluer positivement. Et de nous écouter aussi, sans nous taxer de folle ou de vieille fille à chats dès qu’on n’est pas d’accord (en plus c’est psychophobe et âgiste donc je suis semi chaude). Ça fait trop longtemps qu’on nous demande de nous taire et de rester dans la cuisine. Aujourd’hui, l’heure est à la parole. Franche. Sincère. Ouverte. Aujourd’hui, je suis constamment entourée de personnes bienveillantes, safe, brillantes, critiques, ouvertes, des personnes pour qui j’ai une affection et un amour indéfectibles. Comme beaucoup, j’ai été victime de violences sexistes. De violences sexuelles. Et puis de viol tout court. J’en ai bavé. J’en bave toujours. Mais on a su m’écouter et me faire sentir en sécurité. Je me suis retrouvée dans un espace safe, et pourtant mixte. Comme quoi c’est possible. Depuis deux ans, je me suis radicalisée. Et tant mieux pour moi. C’est une protection supplémentaire et nécessaire que je ne souhaite plus devoir justifier. C’est arrivé parce que le trauma, parce que les « salope », « goudou », « pute », « fille facile », « mademoiselle », « gonzesse », « bonne qu’à écarter les cuisses », je n’en pouvais plus de les entendre.

Aujourd’hui, on sait que les femmes sont importantes. Pourtant on attend toujours le respect. Pas la galanterie. Le respect. On va prendre de plus en plus de place, jusqu’à ce qu’on arrive à ce 50/50 que vous pensez déjà acquis, jusqu’à ce qu’on partage également les sphères publiques et domestiques, jusqu’à ce que vous cessiez de travailler jusqu’à pas d’heures et qu’on puisse se délester de cette charge mentale qui nous pèse. Ce « vous » ? Si vous êtes piqué pendant la lecture de ce texte, c’est que vous êtes concerné. Ou que vous connaissez quelqu’un de proche qui l’est. La condescendance, l’infantilisation, le manque de crédit donné à nos paroles et réflexions, c’est vous, la façon dont vous nous avez éduqué, la façon dont vous nous avez abordé, pénétré, soumise parce que vous pensiez être dans votre bon droit. Alors la prochaine fois que vous levez les yeux au ciel quand vous m’entendrez dire que c’est la faute du patriarcat, du sexisme, du machisme, de la misogynie institutionnalisés, réfléchissez-y à deux fois. La prochaine fois que vous jugez une tenue comme un appel au viol, rappelez-vous qu’il n’existe rien de tel. La prochaine fois que vous jugez le voile comme un symbole oppressif, renseignez-vous. La prochaine fois que vous direz à une femme grosse que son poids la met en danger, soyez honnêtes avec vous-même. La prochaine fois que vous vous demandez pourquoi une femme violée n’a pas appelé à l’aide ni porté plainte, questionnez la responsabilité du violeur. La prochaine fois que vous dites que si on veut avoir plus de temps de parole et de place dans l’espace public, on n’a qu’à le prendre, comprenez qu’on nous a appris à croiser les jambes, à être sage et discrète pendant que vous jouiez au foot et que vous pouviez hurler dans la cour de récréation. Vous n’avez plus d’excuses. Votre âge, votre génération ne sont pas des excuses.

Aujourd’hui, c’est la sororité qui prime. Alors à toutes mes sœurs, mes amies, ma mère, mes tantes, mes cousines, mes collègues, mes camarades de lutte : Le savoir c’est le pouvoir. L’entraide c’est le pouvoir. On se serre les coudes jusqu’au bout. On veille les unes sur les autres. Et pour mes frères, mes amis, mon père, mes oncles, mes cousins, mon neveu, mes collègues, mes alliés : Respectez-nous. Arrêtez de nous appeler « ma petite », d’appeler des femmes des filles quand vous n’êtes que des hommes. Quand on vous demande d’arrêter de nous appeler mademoiselle, arrêtez de nous appeler mademoiselle. Soyez attentifs, nous ne sommes pas seulement des utérus sur pattes. Et pensez à ravaler votre validation quand on ne la demande pas. Oh, et une dernière chose : si vous pensez que le féminisme nous rend lesbiennes, c’est probablement le moment de vous remettre en question.