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De la (dé)construction du spleen

Ou comment romancer sa dépression à travers le Xanax.

Pendant que l’angoisse de l’existence me quitte, et avant que celle de la rédaction du mémoire me paralyse, un laps de temps se rend disponible pour laisser à mes mots la possibilité de faire sens. J’existe présentement dans la langueur molle des antidépresseurs, mon attention focalisée sur l’absence de tristesse, ou plutôt l’absence d’émotions. Le grand vide. 

J’ai toujours ressenti beaucoup. Certain·e·s diraient trop. Ma vie est un drame constant, constitué d’amours à sens unique, de morceaux de cœur plantés dans le parquet et d’angoisse tapie, latente. J’ai toujours pleuré beaucoup. J’ai plus de marques de sel que de rides sur le visage. J’ai pleuré quand j’ai fait tomber mon goûter sur le goudron de la cour de récré, j’ai pleuré quand j’ai vu une dame promener son corgi sur les quais, et j’ai pleuré quand j’ai passé des jours entiers à être incapable de me lever. 

Comme à chaque épisode où elle s’est immiscée dans ma vie, je ne l’ai pas vu venir. Elle est pourtant aussi discrète que mon rire. Elle est arrivée après le départ du soleil, juste avant que l’hiver pose ses valises et me dise que cette fois-ci, je n’allais clairement pas m’en sortir.  Elle s’est glissée sous ma couette, m’a pris·e dans ses bras et m’a serré·e fort, si fort que j’ai entendu, un à un, mes os se briser. Elle s’est dissolue dans les pintes de bière, elle a dansé, tourné avec ma colère, elle a tourné le dos à tous mes jolis amours éphémères.  

Cette fois-ci, la dépression est venue accompagnée de deux cavalier·e·s : le dégoût et la haine. Si la colère m’est familière, la haine, elle, a fait son entrée dans ma vie pour la toute première fois. Sans frapper à la porte, sans petit bout de nez timide qui se glisse dans l’entrebâillement de celle-ci. Non, la haine, elle est pressée de tout brûler. Elle n’écoute rien, elle n’est pas patiente, elle n’a le temps pour rien d’autre que de tout détruire. Le dégoût, quant à lui, rampe sous ma peau, perce mes veines, me pince l’estomac avant de se lover confortablement au creux de mes oreilles. Le dégoût, contrairement à la dépression, ne s’endort jamais. Insomniaque à la voix grinçante, il projette dans mes cauchemars et dans les yeux des autres des images de moi, déformées et terribles, pour me rappeler que je ne vaux rien et que tout ça, je l’ai bien mérité. 

L’affection que j’avais pour Bertrand et Julien a soudainement disparu. L’amour que je croyais indestructible et sans limites pour mes ami·e·s, les amours de ma vie, est devenu, gênant, gluant, sale, immonde. Tout s’est transformé en malaise, en reproches et en ressentiment. J’ai commencé à détester tout ce qui m’apportait de la joie, à éviter les gens qui m’avaient pourtant toujours soutenu et aimé, à me noyer un trou rempli de vide, rempli de la nuit et des cris d’une douleur qui ne savait se vider autrement que dans le noir. Mon corps est devenu lourd, si lourd, trop lourd. On aurait dit du plomb. 

Alors, au moment où j’ai compris que ces émotions, ces sensations, je ne saurai plus rien en contrôler, j’ai simplement voulu mourir. 

J’ai toujours été fasciné·e par la mort. Qu’il doit être agréable de souffler une toute dernière fois et de passer l’éternité à ne plus rien ressentir. Je n’ai jamais été de ces personnes qui trouvent que la vie, c’est merveilleux. La plupart du temps, je trouve ça long et ennuyeux. Mais cette fois-ci, c’est autre chose. Chaque inspiration me fait l’effet d’avoir le corps rempli de clous, et chaque expiration les fait s’enfoncer un peu plus dans ma chair. Le pire ici, ce n’est pas de ressentir une si grande détresse, mais d’avoir fini par la trouver confortable. Le désespoir et l’amertume sont devenues les deux seules émotions qu’il m’était tolérable de ressentir. Celles-ci et l’opportunité, la possibilité si proche d’en avoir bientôt fini non pas avec la dépression, mais avec la vie. 

J’ai passé la journée du premier janvier paralysé·e dans le lit d’Anita, bougeant seulement pour changer de côté et soulager mes membres ankylosés. Les pleurs, toute la journée, et la tempête de hurlements qui secoue le cerveau sans pouvoir les exprimer. Jusqu’à l’arrivée d’Alexi, mon corps était une prison, froid et mutique, plus les heures passaient et plus la cellule devenait étroite, suffocante, claustrophobique. 

Et puis un soir, une semaine avant Noël, j’ai rencontré quelqu’un. J’aurais pu vous mentir et vous dire que c’était le destin, sauf que le destin ici s’appelle OkCupid. Je l’ai rencontré un soir d’un de ces jours où tout ce que j’entendais, c’était la voix de ma mère à la fin du mois d’Août qui me disait qu’elle ne m’accepterait jamais. Alors, pendant que j’attendais l’inconnu place de la Victoire, j’avais peur. Peur qu’il répète les mêmes mots, peur qu’il voit la déferlante d’insultes que je me jette au visage chaque jour, peur qu’il me voit comme je me voyais : dégoûtant·e, difforme, difficile, impossible à aimer. Fatigué·e, las et littéralement au bout de ma vie. Au lieu de ça, on s’est retrouvé·e·s autour d’un thé à Saint-Michel, il a pris ma main dans la sienne et il m’a dit : 

“En tout cas, tu me plais beaucoup” 

C’était la veille du début de mon traitement, et quelques heures seulement avant mon premier Xanax. Je me suis dit qu’il n’y avait pas de hasard. J’aurais adoré vous offrir une histoire romantique et positive en vous annonçant que cette personne à la couleur capillaire aléatoire et à la douceur si émouvante avait tout changé dans ma vie, mais même la chaleur bouleversante de son corps qui s’éveille le matin n’aura su venir à bout des crises d’angoisse et du sentiment de danger que mes agresseurs ont ancré sous ma peau quatre ans plus tôt. Tout ce qu’il se passe se passe à l’intérieur de mon crâne et de mes côtes, et, aussi mièvre que cela puisse sonner, la seule personne qui puisse me sortir de là, c’est mon Xanax et moi. 

Je parle de mon Xanax, parce que je suis malade. Mon cerveau est malade. Il m’aura fallu du temps pour accepter que j’étais en dépression. Le syndrome dépressif sévère, c’est ce que je traverse en ce moment, et ça ne se soigne pas avec des inhalations d’huiles essentielles de plantes et des longues marches en bord de mer. Ça se soigne avec des cachets (aux effets secondaires divers et variés), des anxiolytiques (aux effets primaires merveilleux) et un suivi psychologique. Toutes les maladies ne sont pas visibles, et ce n’est pas parce qu’elles ne sont pas visibles qu’elles ne sont pas réelles. Il me faudrait beaucoup plus d’imagination que ce que la Nature m’a donné·e pour inventer des histoires pareilles, pour inventer des cauchemars tous plus atroces les uns que les autres juste pour pouvoir “se rendre intéressant·e”. 

En terminale, pendant nos escapades pour aller fumer des joints en cachette dans le bois de Dard, Pierre m’avait dit : 

“On reconnaît la valeur des choses au bruit qu’elles font quand elles s’en vont” 

Je n’ai rien entendu quand ma santé mentale a dévalé les escaliers, parce que la valeur que j’accorde à mon bien-être et à ma vie, sur une échelle de 0 à 10, est clairement dans le négatif. Je passe tellement de temps à me détester que, quand elle s’est retrouvée émiettée sur le carrelage du rez-de-chaussée, j’ai haussé les épaules et traversé le hall d’entrée sans vraiment y prêter attention. Ces derniers mois, j’ai passé du temps, trop de temps à prêter attention à ce que les gens pensaient de moi, à les aider à se familiariser avec ma nouvelle identité de genre (ou plutôt l’absence de celle-ci). J’ai voulu que ma transition se passe bien pour mon entourage. J’ai laissé les gens utiliser les mauvais pronoms, poser des questions et avoir des réactions d’une violence rare. J’ai dit que ce n’était pas grave, que je comprenais qu’on trouve ça bizarre, anormal, qu’on me fasse sentir que qui j’étais n’avait pas le droit d’être. J’ai oublié de prêter attention à moi. 

Tous les soirs depuis trois semaines, c’est mon Xanax qui me prend dans ses bras avant que Morphée prenne le relai. Je sors très peu de chez moi car tout me demande trop d’énergie. La vulnérabilité est immense, exacerbée par la montagne que le choc post-traumatique représente et qui semble impossible à surmonter. Il y a cependant dans un petit recoin de ma tête quelque chose qui me dit que ça finira par aller mieux. Et ça finira par aller mieux. Ça finira par aller mieux parce que je suis bien entouré·e, parce que je sais m’écouter quand mon corps et mon cerveau me disent “non, pas aujourd’hui”, et parce que j’ai arrêté de me culpabiliser de ressentir les émotions aussi violemment, parce que je n’y suis pour rien. J’ai arrêté de m’en vouloir d’être trans, d’être bi, d’être non-monogame, d’être militant·e super radical·e, d’aimer Britney Spears, de pleurer quinze fois par jour et de crier quand je vois des chiens.  

Avec le temps je finirai par me convaincre et par comprendre que, comme tout le monde, je mérite de recevoir de l’amour, de la douceur et de la gentillesse.

Après tout, même Raphaël Enthoven a trouvé claquette à sa chaussette. 

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