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Qu’importe le flacon, comme disait Alfred.

Entre la coupe et les lèvres, il reste encore de la place pour un malheur.

Après réflexion, on a décidé mon cerveau et moi que ça serait bien d’être libre ici. Que ce ne soit pas juste un blog pour crier sur le patriarcat, ou seulement centré sur le féminisme. Certains articles seront ainsi dignes de l’époque Skyblog (RIP ju$t-m0a-85500), mais certains jours, j’aurai envie de parler de choses plus intimes. Aujourd’hui, le thème c’était l’alterféminisme de Thérèse Hargot, mais ça devra attendre un peu, le mood n’étant pas à la lutte.

J’ai du me demander si j’étais prête à m’ouvrir, à quel point, peser le pour et le contre, et « est-ce que c’est intéressant », « est-ce que je serais pas en train de raconter ma vie », et puis est-ce que je fais ça pour attirer l’attention… Jusqu’à il y a environ une heure, quand la léthargie latente de la journée a fini par prendre la porte.

Aujourd’hui, je vais vous parler de migraines, d’ulcères et de foie qui pleure. Aujourd’hui, je vais parler d’alcool. Ou plutôt de mon rapport à l’alcool. D’alcoolisme si l’on se débarrasse des périphrases. C’est peut-être beaucoup pour un troisième article. Ça pèse vite un peu trop sur les nerfs et le palpitant, souvent.

J’ai commencé à boire à un âge moyen. Première bière, première cuite: 15 ans. 2 canettes de 7.9 chacune, dans le jardin public de Luçon dont j’ai oublié le nom. Premier pétard aussi, mais ça, ça a toujours été tranquille chez moi. Et puis j’ai bu avec les copines et les copains. J’avais souvent l’alcool triste, l’alcool excessif, l’alcool rasoir sur les poignets et tête dans la bassine. La sonnette d’alarme, j’aurais du la tirer à 16 ans. Mais à 16 ans on boit, on ne se rappelle de rien, et c’est comme ça qu’on sait qu’on a passé une bonne soirée.

En vrai, j’ai eu beaucoup de chance. Jamais de jugement, beaucoup de réconfort et de pansements. On a passé le bac, on s’est barré·e·s à Nantes, Rennes, Paris ou Angers. Ah, Angers. Tu m’as tellement collée le spleen, Les Fleurs du Mal à côté c’est des comptines pour enfants. T’as été la ville de mes premiers packs descendus toute seule, le théâtre de ma première dépression, mes oreilles qui sifflaient constamment à cause de l’ivresse. Et puis je t’ai quittée. La ville, pas la bouteille.

T’étais là pour combler le vide, ma bouteille. Je savais plus si je buvais pour oublier que j’avais toujours envie de mourir, ou si j’avais toujours envie de mourir parce que je buvais. J’étais triste parce que j’étais rien. J’ai laissé tomber les pointes de compas pour les lames de rasoir, et les lames de rasoir pour du whisky bon marché. Du whisky dans des bouteilles en plastique, du Muscador à 2.30€ et puis des litres de bière et d’embuscade pour me remplir parce que j’avais l’impression de n’être remplie de rien. Je rentrais avec le premier qui me disait oui. Je les laissais se coucher sur moi en faisant comme si j’en avais quelque chose à faire. J’appelais des potes, j’appelais ma mère, j’appelais des gens à qui je ne parle jamais en articulant un mot sur deux, sur quatre, jusqu’à ce que je me retrouve couchée à plat ventre sur les pavés de Saint-Sauveur, ou sur un brancard du SAMU à trois heures du matin. Là je parlais plus du tout.

« Mais Oriane, pourquoi tu fais ça? » Au début, j’avais pas vraiment compris. Je voyais bien que je tisais un jour sur deux, mais j’avais pas encore fait le lien. A Caen on sortait, on buvait, au début c’était rigolo, après un peu moins, mais au moins j’avais toujours ça. La boisson. Et puis je suis partie en Bulgarie. C’était bien la Bulgarie. Déjà il faisait chaud (dédicace à Bordeaux Métropole), les gens étaient beaux et les 2L de Zagorka coûtaient à peine plus d’un euro. A ce moment là, j’avais déjà le foie qui vivait sa vie, assez peu paisiblement. Il se noyait dans la bile, mon foie. C’est pas très glamour, déjà, et en plus ça fait quand même très mal. Mon corps m’envoyait des signes, ma conscience me laissait des Post-it: « Bois de l’eau »; « arrête le Doliprane »; « tu deviens infecte et tu peux pas mettre ça sur le dos de tes hormones ». Je vivais avec Ula, et il fallait bien qu’on départage qui des françaises ou des polonaises avaient la meilleure descente. Et puis si c’est tous les soirs mais qu’on est au moins deux, ça reste festif, non? … Non?

Et puis Mars 2015. C’était pas la première fois que ça m’arrivait, et c’est pas aujourd’hui qu’on va en parler. On m’avait déjà fait boire avant, à l’Ecume des Nuits et au Régent, j’étais rentrée toute seule en courant, mais j’étais quand même rentrée. Ce soir-là je suis pas rentrée, et depuis ce soir-là l’alcool c’est la peste de ma vie. Parce que j’en parlais tout le temps, parce que j’avais peur, parce que je faisais des crises de parano, et puis parce que je pleurais. Tout le temps. Que j’ai bu deux bières ou douze, ça remontait. Ça remonte toujours un peu, d’ailleurs, mais ça brûle moins quand c’est du thé que je bois, et pas de la tequila. Un soir, j’ai pété un plomb. J’ai compris que je buvais autant parce que ça me mettait en danger. Et qu’il y avait cette tentation masochiste derrière, de me remettre dans la même situation. J’étais plus dopée à l’adrénaline qu’au houblon.

Alors j’ai essayé d’arrêter. J’en pouvais plus de ma peau jaune et de ma sueur qui sentait la 33. Je suis allée voir mon docteur, on a mis un traitement en place. J’ai croisé sur ma route quelqu’un qui m’a apportée de la bienveillance, et des petits conseils sur la méditation. J’ai eu la chance d’avoir des ami·e·s qui en avaient vraiment quelque chose à faire. Je n’ai pas bu une goutte d’alcool pendant près de 6 semaines. J’étais contente, mais le traitement me fatiguait beaucoup – à vrai dire, les effets secondaires étaient sensiblement les mêmes qu’une gueule de bois. Une gueule de bois quand tu t’interdis de boire, c’est comme être végane et continuer à écraser les animaux sur la route (par accident bien entendu ne me CRIEZ PAS DESSUS).

Aujourd’hui, je n’ai plus de traitement. J’ai essayé de méditer plus, de courir plus, de faire plus de pompes, d’acheter plus de bières sans alcool, de boire plus d’infusions, d’installer un compteur d’heures et de jours sur mon téléphone pour me motiver. Aujourd’hui, je n’y arrive toujours pas. Aujourd’hui je bois parce que j’ai toujours l’impression de ne servir à rien. J’ai pourtant rarement été aussi bien entourée. J’ai des copines qui me laissent en parler, des copines qui veulent bien ne pas boire pour éviter que j’ai de l’alcool sous le nez. Aujourd’hui je fais des études que j’aime, j’ai un travail que j’aime, j’élimine au fur et à mesure toute source de toxicité dans ma vie. Globalement, je suis épanouie. J’ai aussi détraqué mon corps: c’est comme si j’avais fait des tours de quad à répétition sur ma vessie, mes reins, mon foie et mon estomac. J’ai 24 ans et je pisse autant qu’une grand-mère, mon foie pince et mon estomac est perforé, ma mémoire vacille, bref, que de raisons qui devraient me pousser à arrêter.

Alors vous allez me dire « C’est bien, tu fais ta drama queen, la météo est pourrie, t’es triste, on a compris » et je vous dirai que OUI. Mais c’est un peu plus compliqué que ça. Je le dis aussi parce que je sais que je ne suis pas la seule à gérer mes problèmes dans des pintes de Stella (parce qu’on peut pas se permettre d’investir dans meilleur, kestuvafer). Ce sont des conversations que j’ai déjà eu avec des copines, et puis des copains, et aussi parce que j’aimerais bien y arriver. Pas 50 heures selon mon appli. Pas trois jours. Pas cinq jours. Pas dix. Suffisamment longtemps pour que je décroche. Je crois que le délai nécessaire, c’est toute la vie.

En attendant, il est temps pour moi de remercier celleux qui sont resté·e·s, celleux qui sont parti·e·s mais qui ont beaucoup apporté, et celleux qui sont arrivé·e·s il y a peu, vous faites mille fois plus de bien qu’un litre de Badoit le matin.

L’amour est tout, — l’amour, et la vie au soleil.
Aimer est le grand point, qu’importe la maîtresse ?
Qu’importe le flacon, pourvu qu’on ait l’ivresse ?
Faites-vous de ce monde un songe sans réveil.

Alfred de Musset, La Coupe et les Lèvres, 1831.

 

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