Nina Simone – Feeling Good

Bon, j’avais dit que je reviendrais le 28, et nous voilà déjà le 30. J’ai passé mon week-end avec la gueule de bois, une première depuis longtemps. Ce que je vais raconter aujourd’hui est intime, personnel, et se passera de réactions transphobes, j’en ai suffisamment pris pour mon grade Vendredi soir MERCI. Allez, c’est parti.

Je suis une personne transgenre. Sans introduction, sans détour. Dit comme ça, ça effraie un peu, c’est inconnu, étrange, ça peut même mettre mal à l’aise, alors que c’est finalement une bonne nouvelle. Je suis une personne trans, mais laissez-moi vous faire la liste de ce que je ne suis pas :

  • Un·e transsexuel·le. Terme pathologisant et retiré de la liste des maladies mentales de l’OMS en juin 2018. Le mois dernier ouais. Ce terme médicalisant et dégradant dit quelque chose que je ne suis pas, c’est-à-dire une personne qui change de sexe ;
  • Un·e travesti·e/Un·e travelo, ça dépend d’à quel point vous utilisez un terme problématique. Je ne me travestis pas, je ne me « déguise » pas en homme ou en femme, je ne suis ni l’un·e ni l’autre et les deux à la fois #NotAllVerlaine ;
  • Une drag queen/Un drag king/Un·e cross-dresser. Drag est à la base un acronyme qui veut dire « DRessed As a Girl », « habillé comme une fille », et relève de la performance artistique qui traduit d’une expression de genre, et qui ne reflète pas l’identité de la personne. Je vous rappelle ensuite, ou vous apprend peut-être, que je porte des jeans qui me montent jusqu’aux aisselles et des t-shirts Kiabi, je suis pas le Top Chef du goût vestimentaire quoi;
  • Un·e malade mental·e. Déjà la psychophobie merci mais non merci, ensuite on sait très bien que je suis dépressif·ve, mais ça n’a aucun lien avec mon identité de genre. Le fait que je ne sois pas une femme cisgenre ne fait pas de moi quelqu’un de « fou », de « dérangé », qui a « besoin de se faire soigner » (je vais d’ailleurs beaucoup mieux depuis mon coming-out si jamais ça vous intéresse) ;
  • Une anomalie de la nature. Quand on me connaît, on connaît également mon point de vue sur ce qui « naturel » chez les animaux humains, et mon point de vue c’est : pas grand-chose ;
  • Une meuf en crise. Déjà, je ne suis pas une meuf, une fille, une femme, mais surtout, ce n’est pas une phase (mais on y reviendra plus tard) ;
  • Ton amie, ta pote, ta fille, ta nièce, ta cousine, ton ex-copine, ta maîtresse, ta collègue, bref, tous les mots que tu veux utiliser au féminin.

Je suis une personne transgenre, c’est-à-dire que j’ai été assigné·e fille à la naissance, parce qu’on a vu que j’avais des caractères sexuels primaires femelle. On a vu que j’étais un nourrisson avec une vulve, donc on a dit « cet enfant est une fille ». EH BIEN NON. Je vais user dans cet article de toute la pédagogie qui est dans mon corps, donc très peu, pour vous expliquer qui je suis, et pas ce que je suis, parce que je reste quelqu’un·e et je ressens des choses, donc flemme de me traiter moi-même comme un objet ou une bizarrerie.

Revenons donc à cette naissance. Je suis né·e le 15 Juillet 1993, d’un papa et d’une maman pour rendre fière Thérèse Hargot. Je suis né·e à Reims, dans la Marne, et on m’a appelé·e Oriane. J’ai grandi comme une fille, ait été élevée comme une fille, ait été à l’aise avec le fait d’être identifié·e comme telle la plupart des années de ma vie, j’étais même très heureux·se de mon étiquette de femme cisgenre… Jusqu’au jour où ça m’a frappé·e en plein visage : Je n’étais pas une femme cisgenre.

Eh oui on y arrive. Déjà une femme cisgenre, c’est quoi ? Pourquoi on fragmente tout, pourquoi on y colle les gens dans des cases tout le temps, nous sommes humains avant tout boudiou ! (Coucou les humanistes) Une femme cisgenre c’est une personne qui a été assignée fille à la naissance, comme moi, et qui s’identifie comme telle. C’est très facile, ça marche pour les hommes aussi. Donc maintenant ça doit être assez clair pour vous, non ? Femme cis = pas moi. De fait, Oriane = pas moi. Ça va, vous suivez ?

« Bon d’accord, mais tu es quoi alors, on comprend rien à tes histoires là, tu saoules »

Si je ne suis pas une femme cisgenre, je ne suis pas non plus un homme transgenre. Je ne  vous parle toujours pas de transsexualité hein. Si vous êtes perdu·e, vous pouvez retourner lire la liste au début. Maintenant, laissez-moi vous introduire au monde merveilleux de la non-binarité (oui je fais de la traduction littérale, yakoi). La non-binarité peut être une identité de genre à elle toute seule, au même titre qu’être un homme, une femme, cis ou trans. Je dirais plutôt qu’elle est une sous-partie du genre mais je vais encore plus vous embrouiller avec mes termes de masturbateur·rice intellectuel·le. Vous pouvez trouver la·e Genderbread Person sur l’internet mondial pour vous guider:

ICI en français

en anglais et en mieux développé

La non-binarité, pour moi et moi seul·e (ceci n’est pas une définition académique), c’est des identités de genre qui sortent du schéma binaire et normé « hommes et femmes », et « les hommes ont un pénis et les femmes ont un vagin », cette dernière affirmation étant super transphobe et on n’est pas sur un blog de radfem ici. Personnellement je vais vous raconter ce qui se passe dans ma culotte. J’ai une vulve, un vagin, un utérus, un 90C (oui bon oki là je parle de mes seins et ils sont pas vraiment dans mon slipe), j’ai un corps identifié comme féminin, et je ne suis toujours pas une femme. Ça vous en bouche un sacré coin hein ?

Ce week-end, je suis sorti·e du placard trois fois. Vendredi soir, Samedi soir et Dimanche après-midi. Une fois avec un amant, une fois avec mes ami·e·s et une fois avec mes parents. Émotionnellement ça a été très fort, très intense, et j’ai eu la chance d’avoir reçu un maximum d’acceptation, de bienveillance, d’amour et de tolérance dans mon visage. J’ai failli m’étouffer avec tellement c’était beaucoup. On m’a aussi dit que je serai pas un vrai mec tant que j’aurai pas un pénis (cette affirmation est une version édulcorée de ce que j’ai vraiment entendu, parce qu’il n’est pas nécessaire de s’infliger la lecture de cette horreur une énième fois), et ça tombe bien, parce que je ne suis pas un homme non plus, et n’ai pas l’intention d’en « devenir » un.

Pour certain·e·s, le genre, c’est se branler sur quelque chose qui n’a pas lieu d’exister. C’est créer encore plus d’étiquettes pour diviser les animaux humains entre elleux. C’est faire du communautarisme au lieu de tou·te·s s’unir. Pour d’autres, c’est n’importe quoi, c’est une disgrâce, une honte, quelque chose de sale, de dégoûtant, d’illégitime, de contre-nature-han, c’est vouloir s’inventer une vie, se créer des problèmes, vouloir tout faire pour être différent·e et unique, bref, c’est une maladie et c’est mal. Et comment leur en vouloir quand c’est ce qu’on passe notre temps à apprendre ?

Mais revenons à mon sujet principal ET préféré : MOI. Vous m’auriez dit qu’à 25 ans je m’y retrouverais mieux dans l’océan merveilleux des transidentités, je vous aurais riz-au-lait (tu l’as ?). J’étais sûr·e d’être une femme. J’étais également sûr·e que les personnes gros·se·s étaient toutes en très mauvaise santé, que mon expérience de femme blanche était la seule expérience légitime et n’avais aucun mal à fétichiser mes amis homosexuels comme un accessoire de mode parce que « c’est trop cool d’avoir un meilleur ami gay ». Comme quoi on change.

J’ai donc 25 ans depuis deux semaines, et ça fait deux mois que je vis ma vie sereinement, hors du placard poussiéreux, sombre et triste dans lequel je m’enfermais parce que c’était plus convénient, parce que j’avais peur de décevoir mes potes et mes parents. J’ai 25 ans et je suis une personne non-binaire, mais je suis aussi :

  • L’enfant de mes parents ;
  • L’ami·e d’un groupe d’ami·e·s formidable ;
  • Un être humain qui respire ;
  • Un·e féministe intersectionnel·le ;
  • Une personne légitime ;
  • Quelqu’un·e qui rigole beaucoup ;
  • La·e cousin·e de mes cousin·e·s ;
  • Un·e grand·e fan de Brooklyn 99;
  • Un·e militant·e anti-oppressions systémiques ;
  • Une personne qui fait office de distributeur automatique d’amour sans limite de quantité ;
  • Un·e étudiant·e passionné·e ;
  • Quelqu’un·e qui aime beaucoup trop les corgis ;
  • Une personne qui s’aime enfin un peu.

J’ai balancé mon souhait d’être genré·e autrement pour la première fois, un midi, quand je mangeais avec Estelle et Romain, ça devait être à la toute fin du mois de Mai. Le week-end suivant j’allais boire un verre avec Jéhanne, qui m’a suggéré « Alix », et le prénom a résonné entre mes côtes bien plus qu’un autre. Le lendemain je partais en soirée queer, j’ai dit que j’étais « il ». J’ai entendu quelqu’un·e dire « Je vous présente Alix, il est en master genre avec moi ». C’était pour essayer, pour voir si ça me rendrait heureux·se. Ça m’a fait pleurer de joie et de soulagement. Alors j’ai continué. J’ai adopté Alix comme mon prénom d’usage, au début avec deux-trois copaines, puis cinq-six, et puis je vais en faire mon vrai prénom pour toute la vie. Alix c’est mixte, c’est un prénom sans genre particulier, c’est joli et quand on m’appelle comme ça, ça met beaucoup plus de joie dans ma vie que quand on m’appelle Oriane. C’est pas que c’est pas joli Oriane, c’est juste que c’est pas moi.

Quand je me présente et que je dis que je m’appelle Oriane (et pas Henri), j’ai l’impression de mentir. Quand je dis que je suis une femme, j’ai l’impression de mentir. Quand je dis que je suis heureuse, j’ai l’impression de mentir. Parce que je mens. Parce que je ressemble à une fille, mais il est évident que je n’en suis pas une. Et ce n’est pas une phase, un moment d’égarement, un besoin d’attirer l’attention sur moi, on sait très bien que pour ça ma personnalité se suffit à elle-même. Sur le fond, ça ne change que peu de choses. Sur la forme un peu plus : à l’oral, je me genre au masculin, je suis étudiant, je suis heureux, je suis gentil, je suis doux. Je le fais parce que, si je ressemble à une fille, faudrait pas trop me confondre avec une quand même. A l’écrit je me genre à l’inclusif : je suis amusant·e, je suis un·e connardasse… parce que j’aime bien, et je suis content. Parfois j’ai la flemme alors j’écris au masculin, mais me voir écrire « je suis fatigué » ne fait pas de moi un garçon pour autant.

« Bon et du coup, tu vas changer de sexe ? »

La question, pour l’instant, n’est pas sur la table. Je suis aujourd’hui tenté·e de répondre non, tant pour l’opération de réassignation que pour la prise de testostérone. Pour le moment, mon corps me va, car je ne l’appréhende plus comme un corps « de femme », ni comme un « mauvais corps ». J’ai mon binder qui s’occupe de compresser ma poitrine quand elle me met mal à l’aise et qu’elle m’empêche de vivre correctement, et pour l’instant je suis bien comme ça. C’est pour ça que j’insiste autant sur le terme transGENRE. Le genre ne se voit pas. Vous voyez mes yeux. Vous voyez mes seins, ma taille, l’absence de bosse à l’entrejambe. Vous voyez une robe, de la peau lisse et de la peau à poils. Vous voyez des baskets, des chaussures à talons. Vous voyez du maquillage ou pas de maquillage. Vous ne voyez pas un genre, le genre, mon genre. Vous ne voyez pas un homme, une femme. Vous me voyez moi.

Je souhaite conclure en remerciant chaque personne qui a pris part à cette grande aventure qu’est MA VIE. D’abord, des personnes comme Océan ou OllyMallory, que je suis sur les internets et qui m’aident à me dire que tout ira bien et qui sont drôles et jolis, mais surtout des personnes qui font partie de ma vie, la vraie, et qui ont accueilli mon coming-out avec sérénité, qui font toujours attention à me faire sentir dans un espace dans lequel je me sens bien, qui m’appellent par le bon prénom et qui utilisent les bons pronoms, celleux qui se trompent encore mais qui ne m’ont jamais fait sentir comme si quelque chose chez moi était raté, cassé, à la mauvaise place. Et pour celleux qui doutent, qui pensent que c’est trop dur, que c’est infaisable : On vit dans un monde dans lequel la transphobie tue, dans lequel des personnes se font toujours assassiner parce qu’elles ne rentrent pas dans le moule, parce qu’on nous a appris qu’être autre chose, c’était ne pas mériter sa place, nulle part. En sortant du placard, je m’expose à une violence à laquelle je ne sais pas encore faire face. Personne ne fait ça pour « faire l’intéressant·e ». Souvenez-vous en.

Je m’appelle Alix, j’ai 25 ans, et mon existence n’est pas une catastrophe.

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