Nina Simone – Feeling Good

Bon, j’avais dit que je reviendrais le 28, et nous voilà déjà le 30. J’ai passé mon week-end avec la gueule de bois, une première depuis longtemps. Ce que je vais raconter aujourd’hui est intime, personnel, et se passera de réactions transphobes, j’en ai suffisamment pris pour mon grade Vendredi soir MERCI. Allez, c’est parti.

Je suis une personne transgenre. Sans introduction, sans détour. Dit comme ça, ça effraie un peu, c’est inconnu, étrange, ça peut même mettre mal à l’aise, alors que c’est finalement une bonne nouvelle. Je suis une personne trans, mais laissez-moi vous faire la liste de ce que je ne suis pas :

  • Un·e transsexuel·le. Terme pathologisant et retiré de la liste des maladies mentales de l’OMS en juin 2018. Le mois dernier ouais. Ce terme médicalisant et dégradant dit quelque chose que je ne suis pas, c’est-à-dire une personne qui change de sexe ;
  • Un·e travesti·e/Un·e travelo, ça dépend d’à quel point vous utilisez un terme problématique. Je ne me travestis pas, je ne me « déguise » pas en homme ou en femme, je ne suis ni l’un·e ni l’autre et les deux à la fois #NotAllVerlaine ;
  • Une drag queen/Un drag king/Un·e cross-dresser. Drag est à la base un acronyme qui veut dire « DRessed As a Girl », « habillé comme une fille », et relève de la performance artistique qui traduit d’une expression de genre, et qui ne reflète pas l’identité de la personne. Je vous rappelle ensuite, ou vous apprend peut-être, que je porte des jeans qui me montent jusqu’aux aisselles et des t-shirts Kiabi, je suis pas le Top Chef du goût vestimentaire quoi;
  • Un·e malade mental·e. Déjà la psychophobie merci mais non merci, ensuite on sait très bien que je suis dépressif·ve, mais ça n’a aucun lien avec mon identité de genre. Le fait que je ne sois pas une femme cisgenre ne fait pas de moi quelqu’un de « fou », de « dérangé », qui a « besoin de se faire soigner » (je vais d’ailleurs beaucoup mieux depuis mon coming-out si jamais ça vous intéresse) ;
  • Une anomalie de la nature. Quand on me connaît, on connaît également mon point de vue sur ce qui « naturel » chez les animaux humains, et mon point de vue c’est : pas grand-chose ;
  • Une meuf en crise. Déjà, je ne suis pas une meuf, une fille, une femme, mais surtout, ce n’est pas une phase (mais on y reviendra plus tard) ;
  • Ton amie, ta pote, ta fille, ta nièce, ta cousine, ton ex-copine, ta maîtresse, ta collègue, bref, tous les mots que tu veux utiliser au féminin.

Je suis une personne transgenre, c’est-à-dire que j’ai été assigné·e fille à la naissance, parce qu’on a vu que j’avais des caractères sexuels primaires femelle. On a vu que j’étais un nourrisson avec une vulve, donc on a dit « cet enfant est une fille ». EH BIEN NON. Je vais user dans cet article de toute la pédagogie qui est dans mon corps, donc très peu, pour vous expliquer qui je suis, et pas ce que je suis, parce que je reste quelqu’un·e et je ressens des choses, donc flemme de me traiter moi-même comme un objet ou une bizarrerie.

Revenons donc à cette naissance. Je suis né·e le 15 Juillet 1993, d’un papa et d’une maman pour rendre fière Thérèse Hargot. Je suis né·e à Reims, dans la Marne, et on m’a appelé·e Oriane. J’ai grandi comme une fille, ait été élevée comme une fille, ait été à l’aise avec le fait d’être identifié·e comme telle la plupart des années de ma vie, j’étais même très heureux·se de mon étiquette de femme cisgenre… Jusqu’au jour où ça m’a frappé·e en plein visage : Je n’étais pas une femme cisgenre.

Eh oui on y arrive. Déjà une femme cisgenre, c’est quoi ? Pourquoi on fragmente tout, pourquoi on y colle les gens dans des cases tout le temps, nous sommes humains avant tout boudiou ! (Coucou les humanistes) Une femme cisgenre c’est une personne qui a été assignée fille à la naissance, comme moi, et qui s’identifie comme telle. C’est très facile, ça marche pour les hommes aussi. Donc maintenant ça doit être assez clair pour vous, non ? Femme cis = pas moi. De fait, Oriane = pas moi. Ça va, vous suivez ?

« Bon d’accord, mais tu es quoi alors, on comprend rien à tes histoires là, tu saoules »

Si je ne suis pas une femme cisgenre, je ne suis pas non plus un homme transgenre. Je ne  vous parle toujours pas de transsexualité hein. Si vous êtes perdu·e, vous pouvez retourner lire la liste au début. Maintenant, laissez-moi vous introduire au monde merveilleux de la non-binarité (oui je fais de la traduction littérale, yakoi). La non-binarité peut être une identité de genre à elle toute seule, au même titre qu’être un homme, une femme, cis ou trans. Je dirais plutôt qu’elle est une sous-partie du genre mais je vais encore plus vous embrouiller avec mes termes de masturbateur·rice intellectuel·le. Vous pouvez trouver la·e Genderbread Person sur l’internet mondial pour vous guider:

ICI en français

en anglais et en mieux développé

La non-binarité, pour moi et moi seul·e (ceci n’est pas une définition académique), c’est des identités de genre qui sortent du schéma binaire et normé « hommes et femmes », et « les hommes ont un pénis et les femmes ont un vagin », cette dernière affirmation étant super transphobe et on n’est pas sur un blog de radfem ici. Personnellement je vais vous raconter ce qui se passe dans ma culotte. J’ai une vulve, un vagin, un utérus, un 90C (oui bon oki là je parle de mes seins et ils sont pas vraiment dans mon slipe), j’ai un corps identifié comme féminin, et je ne suis toujours pas une femme. Ça vous en bouche un sacré coin hein ?

Ce week-end, je suis sorti·e du placard trois fois. Vendredi soir, Samedi soir et Dimanche après-midi. Une fois avec un amant, une fois avec mes ami·e·s et une fois avec mes parents. Émotionnellement ça a été très fort, très intense, et j’ai eu la chance d’avoir reçu un maximum d’acceptation, de bienveillance, d’amour et de tolérance dans mon visage. J’ai failli m’étouffer avec tellement c’était beaucoup. On m’a aussi dit que je serai pas un vrai mec tant que j’aurai pas un pénis (cette affirmation est une version édulcorée de ce que j’ai vraiment entendu, parce qu’il n’est pas nécessaire de s’infliger la lecture de cette horreur une énième fois), et ça tombe bien, parce que je ne suis pas un homme non plus, et n’ai pas l’intention d’en « devenir » un.

Pour certain·e·s, le genre, c’est se branler sur quelque chose qui n’a pas lieu d’exister. C’est créer encore plus d’étiquettes pour diviser les animaux humains entre elleux. C’est faire du communautarisme au lieu de tou·te·s s’unir. Pour d’autres, c’est n’importe quoi, c’est une disgrâce, une honte, quelque chose de sale, de dégoûtant, d’illégitime, de contre-nature-han, c’est vouloir s’inventer une vie, se créer des problèmes, vouloir tout faire pour être différent·e et unique, bref, c’est une maladie et c’est mal. Et comment leur en vouloir quand c’est ce qu’on passe notre temps à apprendre ?

Mais revenons à mon sujet principal ET préféré : MOI. Vous m’auriez dit qu’à 25 ans je m’y retrouverais mieux dans l’océan merveilleux des transidentités, je vous aurais riz-au-lait (tu l’as ?). J’étais sûr·e d’être une femme. J’étais également sûr·e que les personnes gros·se·s étaient toutes en très mauvaise santé, que mon expérience de femme blanche était la seule expérience légitime et n’avais aucun mal à fétichiser mes amis homosexuels comme un accessoire de mode parce que « c’est trop cool d’avoir un meilleur ami gay ». Comme quoi on change.

J’ai donc 25 ans depuis deux semaines, et ça fait deux mois que je vis ma vie sereinement, hors du placard poussiéreux, sombre et triste dans lequel je m’enfermais parce que c’était plus convénient, parce que j’avais peur de décevoir mes potes et mes parents. J’ai 25 ans et je suis une personne non-binaire, mais je suis aussi :

  • L’enfant de mes parents ;
  • L’ami·e d’un groupe d’ami·e·s formidable ;
  • Un être humain qui respire ;
  • Un·e féministe intersectionnel·le ;
  • Une personne légitime ;
  • Quelqu’un·e qui rigole beaucoup ;
  • La·e cousin·e de mes cousin·e·s ;
  • Un·e grand·e fan de Brooklyn 99;
  • Un·e militant·e anti-oppressions systémiques ;
  • Une personne qui fait office de distributeur automatique d’amour sans limite de quantité ;
  • Un·e étudiant·e passionné·e ;
  • Quelqu’un·e qui aime beaucoup trop les corgis ;
  • Une personne qui s’aime enfin un peu.

J’ai balancé mon souhait d’être genré·e autrement pour la première fois, un midi, quand je mangeais avec Estelle et Romain, ça devait être à la toute fin du mois de Mai. Le week-end suivant j’allais boire un verre avec Jéhanne, qui m’a suggéré « Alix », et le prénom a résonné entre mes côtes bien plus qu’un autre. Le lendemain je partais en soirée queer, j’ai dit que j’étais « il ». J’ai entendu quelqu’un·e dire « Je vous présente Alix, il est en master genre avec moi ». C’était pour essayer, pour voir si ça me rendrait heureux·se. Ça m’a fait pleurer de joie et de soulagement. Alors j’ai continué. J’ai adopté Alix comme mon prénom d’usage, au début avec deux-trois copaines, puis cinq-six, et puis je vais en faire mon vrai prénom pour toute la vie. Alix c’est mixte, c’est un prénom sans genre particulier, c’est joli et quand on m’appelle comme ça, ça met beaucoup plus de joie dans ma vie que quand on m’appelle Oriane. C’est pas que c’est pas joli Oriane, c’est juste que c’est pas moi.

Quand je me présente et que je dis que je m’appelle Oriane (et pas Henri), j’ai l’impression de mentir. Quand je dis que je suis une femme, j’ai l’impression de mentir. Quand je dis que je suis heureuse, j’ai l’impression de mentir. Parce que je mens. Parce que je ressemble à une fille, mais il est évident que je n’en suis pas une. Et ce n’est pas une phase, un moment d’égarement, un besoin d’attirer l’attention sur moi, on sait très bien que pour ça ma personnalité se suffit à elle-même. Sur le fond, ça ne change que peu de choses. Sur la forme un peu plus : à l’oral, je me genre au masculin, je suis étudiant, je suis heureux, je suis gentil, je suis doux. Je le fais parce que, si je ressemble à une fille, faudrait pas trop me confondre avec une quand même. A l’écrit je me genre à l’inclusif : je suis amusant·e, je suis un·e connardasse… parce que j’aime bien, et je suis content. Parfois j’ai la flemme alors j’écris au masculin, mais me voir écrire « je suis fatigué » ne fait pas de moi un garçon pour autant.

« Bon et du coup, tu vas changer de sexe ? »

La question, pour l’instant, n’est pas sur la table. Je suis aujourd’hui tenté·e de répondre non, tant pour l’opération de réassignation que pour la prise de testostérone. Pour le moment, mon corps me va, car je ne l’appréhende plus comme un corps « de femme », ni comme un « mauvais corps ». J’ai mon binder qui s’occupe de compresser ma poitrine quand elle me met mal à l’aise et qu’elle m’empêche de vivre correctement, et pour l’instant je suis bien comme ça. C’est pour ça que j’insiste autant sur le terme transGENRE. Le genre ne se voit pas. Vous voyez mes yeux. Vous voyez mes seins, ma taille, l’absence de bosse à l’entrejambe. Vous voyez une robe, de la peau lisse et de la peau à poils. Vous voyez des baskets, des chaussures à talons. Vous voyez du maquillage ou pas de maquillage. Vous ne voyez pas un genre, le genre, mon genre. Vous ne voyez pas un homme, une femme. Vous me voyez moi.

Je souhaite conclure en remerciant chaque personne qui a pris part à cette grande aventure qu’est MA VIE. D’abord, des personnes comme Océan ou OllyMallory, que je suis sur les internets et qui m’aident à me dire que tout ira bien et qui sont drôles et jolis, mais surtout des personnes qui font partie de ma vie, la vraie, et qui ont accueilli mon coming-out avec sérénité, qui font toujours attention à me faire sentir dans un espace dans lequel je me sens bien, qui m’appellent par le bon prénom et qui utilisent les bons pronoms, celleux qui se trompent encore mais qui ne m’ont jamais fait sentir comme si quelque chose chez moi était raté, cassé, à la mauvaise place. Et pour celleux qui doutent, qui pensent que c’est trop dur, que c’est infaisable : On vit dans un monde dans lequel la transphobie tue, dans lequel des personnes se font toujours assassiner parce qu’elles ne rentrent pas dans le moule, parce qu’on nous a appris qu’être autre chose, c’était ne pas mériter sa place, nulle part. En sortant du placard, je m’expose à une violence à laquelle je ne sais pas encore faire face. Personne ne fait ça pour « faire l’intéressant·e ». Souvenez-vous en.

Je m’appelle Alix, j’ai 25 ans, et mon existence n’est pas une catastrophe.

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15/07/2018

Bonjoir.

Hier j’ai eu 25 ans. Mon anniversaire c’est vraiment mon jour préféré parce que c’est un jour pendant lequel on dirait que le monde tourne autour de mon nombril, bien qu’hier la vedette m’ait été volée par le match France-Croatie et l’orage qui s’est abattu sur les quais bordelais.

25 ans on a l’impression que c’est toujours une grosse étape, le fameux quart de siècle effrayant qui vous projette d’un coup dans le monde gris et froid des responsabilités et des impôts à payer. J’ai donc célébré mon anniversaire avec des bonbons et des confettis, parce que quelque part j’aurai toujours 5 ans, j’aurai toujours besoin d’être entouré·e, soutenu·e, de savoir qu’il y aura toujours quelqu’un pour me rattraper par la grenouillère quand j’aurai envie de me jeter par la fenêtre – une chance qu’à Bordeaux je vive au rez-de-chaussette.

Hier c’était un peu spécial, mais je ne peux pas en parler tout de suite, il faut que j’attende le 28 Juillet, bien que peut-être vous ayez déjà la puce à l’oreille en voyant ces petits points médians qui traînent. En attendant de pouvoir écrire tout un article sur un sujet dont je ne parlerai pas ce soir, je me suis dit: « Mais dis donc Jamy, c’est quoi qui me rend heureux·se aujourd’hui ? »

Aujourd’hui, contrairement à l’année dernière, je suis sobre. Relativement, parfois je bois une bière, parfois deux, au-delà j’ai trop mal à la tête et j’assume plus. La sobriété c’est peut-être un détail pour vous, mais pour moi ça veut dire beaucoup. Je l’ai fait pas seulement pour mon foie, ou mes reins, ou ma vessie, ou mon estomac, bien qu’ils me remercient chaque jour un peu plus de ne plus leur infliger des douches à l’éthanol. Je l’ai fait déjà parce qu’avoir la migraine un jour sur deux c’est chiant, mais surtout parce que, petit à petit, j’ai arrêté de me balancer des parpaings au visage dès que je faisais quelque chose plus pour moi que pour plaire aux autres. J’ai accepté que parfois je suis triste, parfois je suis en colère, et parfois je ressens tellement trop fort que ça déborde et j’en fais des caisses.

Tout ça j’ai fini par l’accepter en me rendant compte que la seule personne qui trouvait ma personnalité insupportable et intolérable, c’était moi. C’est pas mes potes qui me hurlent dans les oreilles que je mérite pas mes ami·e·s, que je suis un·e lâche dégonflé·e, stupide, puéril·e et ennuyeux·se à mourir. C’est juste moi. Ma fête d’anniversaire, elle était pleine de couleurs, de sucre et de personnes prêtes à écouter Britney Spears, Whitney Houston et les Pointer Sisters sans broncher, parce qu’elles m’aiment (et aussi parce qu’elles aiment ça, on va pas se mentir). J’ai plein de gens qui sont heureux de passer du temps avec moi autant que je le suis de passer du temps avec elleux. Hier c’était ma journée, j’ai été recouvert·e de cadeaux, de ballons, de glaçage au chocolat, mais j’ai surtout été noyé·e dans un bain d’amour, de chaleur humaine (et je dis pas ça parce que c’est l’été) et de gens qui m’aiment assez pour me dire que, mon gâteau, « franchement je m’attendais à pire ! »

J’aurai toujours dans mon coeur des petits refuges aux odeurs d’encens et de tabac froid, les pieds dans une piscine gonflable au Coubarbier, les jambes croisées sur le sol d’un appart’ à Gambetta ou encore dans cet énorme fauteuil rose 15 place Monprofit. Le réconfort a les couleurs d’un camtar aux murs rouges, d’une AX recouverte de stickers et sonne comme le silence de la campagne et des chèvres qui bêlent au fond du jardin. Et, quand je n’arrive plus à me tenir tout·e seul·e, ou que la grosse voix crie trop fort dans ma tête que je n’arriverai jamais à rien, je me retrouve transporté·e un Dimanche après-midi dans une grande piscine ou dans les bras et contre la peau de Bertrand, sous le plaid sur le canapé, des jolis dessins sous les doigts qui me font divaguer.

Finalement, je voulais juste remercier toutes les jolies personnes qui m’envoient des vidéos de corgis, qui partagent ma passion pour RuPaul ou qui ne la jugent pas, qui font les allers-retours pour me récupérer sur l’aire d’autoroute des Herbiers ou de Gétigné, qui me font des compil’ CD en 2018, qui m’ont préparé des nouilles à 5h du matin en rentrant du Void, qui ont mangé des grignettes avec moi en lendemain de gueule de bois, les gens qui m’ont dit « je t’aime » spontanément ou quand j’avais besoin de l’entendre, celleux qui m’ont soigné les poignets quand j’arrêtais jamais de les couper. Merci pour les encouragements constants, le soutien, les vagues d’amour et les regards qui disent le reste. Vous êtes merveilleux·ses.

Hier j’ai eu 25 ans. C’était vraiment une belle journée.

« T’étais bourrée? »

Première question qu’on m’a posée, dix jours après.

[TW: viol, violences sexuelles, violences psychologiques, agression sexuelle]

J’étais pas vraiment sûre d’être prête. Le doute subsiste à l’instant même où j’écris, le doute mais la peur aussi. Hier je suis rentrée à Bordeaux en covoiturage. J’ai passé un beau week-end, il y a eu de la joie, de l’euphorie, un petit pincement au coeur, mais comme toujours surtout beaucoup d’amour qui fleure bon le terroir. C’est un de mes meilleur·e·s ami·e·s qui m’a traînée jusqu’à l’aire d’autoroute, et en lui parlant, je me rendais compte de la chance que j’avais d’être entourée de personnes à qui je peux vraiment faire confiance. Le constat de ces 72h? J’avais rarement été aussi bien dans mes soquettes Kiabi. Il n’y avait finalement qu’une chose qui m’empêche d’atteindre le bien-être promis par les pubs Activia.

Aujourd’hui je vais vous parler de viol. Pas de viol en général, mais du mien. Le viol, ses répercussions sur ma santé, et pourquoi je n’ai jamais porté plainte. Ceci est un trigger warning: ne vous infligez pas la lecture de cet article s’il vous fait du mal. ♥

Pour certain·e·s, la lecture de ce post va être pénible, parce qu’il y aura des choses que vous ne voulez pas savoir, ou des choses que vous avez déjà entendu cent fois. Je vais cependant raconter ce que je suis prête à raconter, et si les détails vous semblent glauques ou inappropriés, rappelez-vous que ces détails, c’est ma réalité.

Il y a deux ans, je suis partie vivre en Bulgarie. Un soir d’ivresse intense – et en vivant avec Ula, ça n’avait rien de surprenant – j’ai rencontré un type en sortant fumer ma cigarette devant le Rock n’Rolla. « Do you have a lighter? » le mec me demande. Il avait l’accent britannique et moi le coeur peu résistant, il m’a donc fallu deux secondes pour être charmée par l’homme qui allait littéralement devenir mon pire cauchemar. Je fréquentais quelqu’un à l’époque, alors j’ai résisté un peu, et puis j’ai brisé la clause d’exclusivité du couple. Au début c’était fun, et puis c’est devenu dangereux.

Pour être sûr que je ne m’échappe pas, monsieur a tenté de m’acheter (avec du vrai argent), en me faisant miroiter voyages, maisons et corgis. L’amour – ou du moins l’illusion de celui-ci – m’a toujours rendue fébrile, mais aussi un peu débile. Un soir j’ai invité ce monsieur à venir tout seul à une soirée. Il est venu avec ses deux colocataires. Des suprémacistes blancs se permettant des blagues antisémites alors qu’entourés d’allemand·e·s très sensibles sur le sujet. De la cocaïne dans les narines, des poings qui se serrent, une chaise qui se brise dans un escalier. A ce moment-là, j’avais deux choix: Rester à la soirée ou suivre la bande raciste dont mon amant faisait partie. Devinez qui a pris une mauvaise décision? On est rentré·e·s chez lui et je me suis retrouvée coincée contre la porte de sa chambre, un poing si près de mon visage que je me suis juste laissée couler dans le lit en priant de pouvoir me réveiller le lendemain. Après cette soirée, j’ai eu envie de partir. Il m’a tenue quelques semaines avec des menaces: il publierait des photos de moi sur internet, il contacterait mon copain pour lui raconter ce que j’avais fait au lit avec lui, ou encore des potes, ma famille, tout pour essayer de me salir. Des menaces de me retrouver où que je sois en se servant du GPS de mon téléphone, de venir frapper à la porte de la maison familiale et de ruiner ma vie.

Un matin je suis partie. Doucement. Sans faire d’histoires. J’étais amoureuse de mon amoureux, je lui avais menti, il était temps que je m’en aille. Il a sourit et m’a dit qu’il comprenait, que c’était pas grave, que je devais m’occuper de ma relation d’abord. C’était terminé, j’avais réussi à me défaire de cette peur nauséeuse pour me préserver et sauver ce qu’il restait de moi. A l’époque, je rentrais dans ma petite chambre le teint cireux, les yeux explosés, la boule au ventre, ma colocataire qui me disait qu’il était temps que j’arrête, que j’allais y laisser ma peau. J’ai fini par l’écouter et j’ai repris ma vie dans la joie et le bonheur, comme avant.

Je n’ai plus eu de nouvelles de Nick pendant deux mois. Nick. C’est la première fois en deux ans que j’écris son prénom. Le message était donc passé. Et puis un soir, je reçois un message. Il veut qu’on aille boire un verre dans le centre, il est seul en ville et a des problèmes dont il veut discuter avec une amie. Moi je suis gentille. Crédule et naïve aussi, sûrement. J’y vais, je prends le bus et je prends mon temps, je suis sur mes gardes. Nous sommes à la fin du mois de février 2016, il fait froid, je me blottis au fond de mon siège. Si j’avais su, je n’aurais jamais quitté la chaleur étouffante de mon 18m².

Je me réveille le lendemain matin, les yeux qui vrillent et du sang entre les cuisses. Les draps sont doux, la lumière du matin traverse des rideaux qui ne sont pas les miens. J’essaie de rassembler mes souvenirs: Le trou noir. J’ai encore ma marinière, mais mon jean et ma culotte traînent sur le sol. Il y a quelqu’un à ma gauche mais je suis incapable d’ouvrir les yeux. J’ai peur. Flash. Le dernier bar à cocktails, sa main sur ma cuisse. Je vois que c’est Nick, je vois que je ne suis ni chez lui, ni chez moi, ni dans un endroit que je connais. Flash. Je monte des escaliers recouverts de moquette rouge. La lumière me fait mal au yeux. Je demande ce que je fous à moitié à poil dans un lit avec lui.

« I pounded you while you were sleeping » – « Je t’ai pilonnée pendant que tu dormais »

J’ai jamais réagi. On a quitté ce qui se trouvait être un hôtel, proche du centre-ville de Sofia. Un arrêt au Starbucks pour boire dix litres de thé, et puis un retour au bloc 8, long, 90 minutes de marche qui n’ont pas su arriver à bout de la poisse qui recouvrait ma peau. Du soir de la veille, je me rappelle être arrivée au Sonata, et d’avoir changé deux fois de bar. Nick me servait un nouveau verre quand le précédant était presque vide. Je fouille mon historique d’appels et de recherches: On est allés à l’hôtel en taxi. J’ai pas dépensé un centime de la soirée. J’arrive chez moi, je prends une douche et me recouche. Ma nouvelle coloc me demande où j’ai passé la nuit, pour la première fois je n’ai pas besoin de lui mentir: Je n’en ai aucun souvenir. J’ai des bribes qui me reviennent, mais je ne peux pas leur faire confiance. C’est mon cerveau qui essaie tant bien que mal de combler le vide de cette soirée, un vide qui pourtant a crée 18 mois de souffrance intense. Je me rappelle juste d’avoir dit non, et puis de ne plus avoir été capable de dire quoi que ce soit. Je me rappelle des pleurs, aussi. C’est à peu près tout. Il a continué à me contacter tous les deux mois environ, même après lui avoir dit que je ne voulais plus entendre parler de lui. J’ai supprimé mon compte Facebook, j’ai changé de nom sur l’internet mondial, j’ai fait disparaître mon téléphone bulgare, et aujourd’hui, je n’ai presque plus peur de le retrouver le nez collé à ma porte.

Deux ans plus tard, qu’est-ce qu’il en est? Je vais mieux. Le mois de février reste le mois que j’aime le moins dans l’année. J’ai fait du consentement mon poney de bataille, et la culture du viol l’ennemie à abattre. Le dégoût de mon corps est parti, ma culpabilité pas tout à fait. Dans une société où on questionne la responsabilité de la victime à grands coups de « mais t’avais trop bu, t’es sûre? », de « t’étais habillée comment aussi? » et de « ouais fin si t’as pas dit non… », il a été difficile pour moi de me dire que non, je n’y étais pour rien. Pourquoi on me demande si je mens alors que lui, on ne lui demandera jamais rien? L’été dernier, j’ai vu 3 fois une psychologue pour parler de ma dépendance à l’alcool et de cette « sale histoire ». Forcément c’était lié, mais il m’a fallu du temps pour l’accepter. J’ai des spasmes et des contractions dans les bras, les mains, et une moitié du visage quand je suis très en colère, très triste, très anxieuse et aussi pendant le sexe. Forcément le sexe aujourd’hui c’est plus compliqué. J’ai un peu moins peur de toucher un autre corps, mais c’est toujours une épreuve. J’ai toujours peur de dire « non » et qu’on ne m’écoute pas. J’ai du mal à faire l’amour en étant sobre, et quand ça arrive ça me dégoûte un peu, mais de moins en moins. C’est pour ça que j’en parle. C’est pour ça que je fréquente des mecs gentils, à la virilité peu excessive, aux doigts fins et qui me font des bisous le matin. J’ai refusé de mettre de côté quelque chose qui me faisait tellement de bien. Alors oui, c’est différent. Je me cantonne à un rôle passif parce que je bloque toujours un peu, parce que je ne sais plus quoi ni comment faire, mais beaucoup de choses sont rentrées dans l’ordre. Depuis que je vis à Bordeaux, j’ai cependant recommencé à sortir seule le soir à pied, à avoir l’alcool plus joyeux (sans pour autant que ce soit le feu on sait que ma tendance au mélodrame a toujours été accentuée par la boisson), à vivre pour moi et pas pour un souvenir que je ne récupérerai jamais.

Je n’ai jamais porté plainte et c’est pas quelque chose qui arrivera un jour. Il m’a fallu 10 jours pour comprendre ce qui m’était arrivé – délai plutôt court dans le process d’acceptation – mais 9 mois pour que le déclic se fasse complètement: j’ai été victime de viol. Remettons même cette phrase a l’actif: Mon agresseur est un violeur. Ca fait 27 mois que c’est arrivé, et je ne m’infligerai pas la tentative même d’expliquer aux forces de police, de raconter ce qu’il s’est passé, et de revivre encore la nuit la plus douloureuse de ma vie. Pour le décrire, je n’ai qu’un diminutif et le souvenir d’un accent du sud de l’Angleterre. Rien d’autre.

Ce soir, j’aimerais que ce soit la dernière fois que je raconte cette histoire, mais je sais que j’en parlerai encore. Le viol, c’est pas glamour. C’est dur, c’est violent, et ça détruit tout à l’intérieur. J’écris tout ça pour dire que le viol, c’est pas un inconnu qui vous chope dans un parking souterrain avec une cagoule sur la tête à 3h du matin. Dans 74% des cas, l’agresseur est une personne connue par la victime. Je savais qui c’était, et je l’aimais bien malgré tout. Dans 90% des cas, l’agresseur ne présente aucune pathologie psychologique. Alors quand vous dites que ceux qui violent, c’est des « fous », des « malades mentaux » qui doivent « se faire soigner », réfléchissez-y à deux fois. Mon agresseur était valide. Il était riche, sur le point d’entamer un doctorat, louait des hélicoptères et partait souvent en vacances en Grèce ou en Italie. Un homme comme les autres, en somme. Il était blanc aussi, pour celles et ceux qui se permettent d’accuser les hommes racisés en priorité (et on sait très bien que c’est pas forcément tonton facho que j’accuse ici). Aussi, 96% des victimes de viol sont des femmes. Je serai la dernière à nier que ça arrive aussi aux hommes, et je sais que les statistiques sont très binaires et que beaucoup dans ces chiffres ne sont pas représenté·e·s. Excusez-moi.

Aujourd’hui je suis en colère, toujours. Mais j’ai reçu tellement d’amour, que ce soit de la part des copain·e·s, des partenaires, ou même d’inconnu·e·s en soirée, sur les terrasses et les trottoirs. Aujourd’hui je n’ai plus honte et je n’ai presque plus peur. Aujourd’hui, je demande que mon consentement et celui de mon·ma partenaire soit éclairé et enthousiaste. Je sais également que, si cet événement de ma vie ne me définit pas, il fera toujours partie de moi. Maintenant que j’ai terminé la rédaction de cet article, je peux aussi dire: Aujourd’hui je suis heureuse.

Collectif Féministe Contre le Viol, permanence téléphonique du Lundi au Vendredi de 10h à 19h au 0 800 05 95 95

Les Culottées du Bocal, association d’éducation populaire, et leur brillante conférence gesticulée sur le consentement et la culture du viol

 

« T’es jolie mais faudrait que tu fasses plus de sport »

Citation d’Antoine B., 31 ans, mon copain de l’époque

Le crops. Coprs. Copors. Corps. Un mot bien orthographié au bout du quatrième essai. Un mot qui vit, un mot qui dit une chose qu’on fait souffrir tôt. Souvent. Beaucoup. Le corps est singulier parce qu’on en a qu’un – sauf si tu es très riche et que tu peux t’en acheter un deuxième et dans ce cas peut-être as-tu de la chance, ou peut-être que si tu l’avais aimé mieux ton corps, tu aurais pu garder tes sous pour les donner aux animaux qui souffrent dans les refuges. Mais je m’égare.

Au même titre que « la Fâme », je devrais dire « les corps ». Si je dis « un », je dis qu’il n’y a que lui qui a le droit d’exister, et celui qui a droit d’exister, c’est celui qui est blanc et qui est mince. Je vais partager mon expérience de meuf blanche cis dont la pratique est hétéro (pratique différente de l’orientation mais on n’est pas ici pour en discuter aujourd’hui), en gros je doute que vous y appreniez quoi que ce soit, mais « on est en démocratie ici, et la liberté d’expression alors?! » comme dirait n’importe quel groupe réac de droite, bien que ce soit un pléonasme. J’accepte par ailleurs que, par la suite, on vienne me balancer mes privilèges dans la tronche parce que, comme d’habitude, suis-je vraiment légitime?

Mon corps est un tout. Il commence en haut de mon front et il se termine au niveau de mes talons. Mon corps est entier parce qu’il est à moi. Tout à moi. Et la haine et le dégoût que je lui ai consacré le sont tout autant. Un corps constamment en panique mais surtout, un corps pas très heureux. J’ai jamais vraiment réussi à l’accepter, alors il fallait que je sois sûre que les autres le fassent pour moi. Les autres, ça a été chaque personne qui a posé son regard sur moi. Je ne les ai jamais comptées, mais ça doit faire beaucoup. J’ai cherché la validation dans les yeux des autres, dans les gestes des autres, dans les mots des autres. J’ai cherché l’apaisement dans la nourriture la faim , l’amour la dépendance affective et le sang. Celui-la, pas besoin de le rayer.

Il était toujours de trop. Il a commencé à être de trop quand il a pu être comparé à un autre. Quand on a dit « il existe un corps normal », et que ce corps normal, c’était pas le mien. Ce que je voulais, c’était un corps normé. Dans la norme. Un corps doux et lisse, un corps sans tâches et sans cicatrice. Mais il a changé très vite, mon corps. Il a pris trente centimètres en trois ans, il a pris du poids et il en a perdu, il a pris des muscles et il en a perdu, il a pris la confiance et il l’a perdu. Je lui ai fait faire des régimes à base de rien et du sport le ventre vide, je l’ai aussi rempli jusqu’à ce qu’il gonfle et qu’il ne puisse plus bouger. Je l’ai – consciemment ou non – mutilé, étiré, brûlé, coupé, épilé, gommé, affamé, caché, insulté, la liste serait beaucoup plus longue si je n’avais pas choisi que des terminaisons en « -é ».

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Petit bidou, cuisses zébrées et pieds plats sur tapis à laver.

Pour lui donner de l’amour, je l’ai prêté à des gens. Parfois ça marchait bien, parfois c’était encore pire. Le problème, c’était que, quand j’entendais « t’es belle », mon petit coeur sortait ses petits crochets et allait se planter tant bien que mal contre la poitrine de l’autre. Sauf que ce à quoi il a pas réfléchi ce petit coeur, c’est qu’au bout de ses tous petits crochets, il avait pas accroché de rallonge. Il restait tendu entre mes côtes et celui de l’autre, sauf quand il partait l’autre – et il partait souvent – ça arrachait tout d’un coup! Bah oui, un palpitant ça réfléchit pas beaucoup avec sa tête. J’arrivais pas à me protéger, ni de l’intérieur, ni de l’extérieur. Je prenais tout trop à coeur (voir image précédente) et tout ce qui sortait de la bouche des garçons, je pensais que c’était vrai et qu’ils avaient raison. Mon corps, on lui a dit que ses fesses étaient trop plates, que ses cuisses se touchaient trop (quand le thigh gap était à la mode), qu’il fallait qu’il aille faire du sport et qu’il arrête de manger autant de gâteaux. On lui a dit qu’il serait mieux avec les cheveux longs parce que c’était « mieux sur une fille ». On lui a dit que ses tatouages vieilliraient mal et qu’il allait finir par avoir les seins en gants de toilette. Spoiler alert: Je prends le risque mais jamais je reporte un soutien-gorge de ma vie, oki?

Mais mon corps, il a fini par avoir ce qu’il voulait. Il a rencontré des mains qui lui faisaient du bien, des bouches pour lui chuchoter qu’il était beau comme ça, avec ses zébrures et sa carte de France tracée sous la peau. Il s’est réveillé avec des sourires, des gueules de bois et des petits-déjeuners au lit. Il a été pris en photo et pris dans les bras, il a fait l’amour la lumière allumée, en ayant de moins en moins peur de faire des plis, il s’est retrouvé contre des peaux qui piquent, des peaux britanniques, des peaux tatouées, mais il s’est surtout retrouvé tout seul. Avec juste mes yeux pour le juger. Constat? Il a grossi. Il a pris une taille de vêtements, parce que j’adore manger, parce que je travaille assise, parce que j’ai pas besoin de le justifier. La vraie question, c’est: est-ce que j’étais plus heureuse dans un jean en 36 et en perdant chaque matin vingt minutes de mon temps pour me maquiller? Est-ce que je l’aimais plus (+) quand je lui retirai consciencieusement sa toison? Quand je portais des soutiens-gorge qui me donnaient du mal à respirer? Est-ce que je le préférais quand je l’empêchais de vraiment exister, en fait. Je pense que la réponse est claire, mais si comme moi vous avez une piètre capacité d’attention, je vous la donne: la réponse est non. J’ai toujours pas de muscles dans les bras, j’ai pris du bide et des cuisses, mes seins ont perdu en gravité et j’ai ajouté cinq tatouages à ma peau. Je coupe mes cheveux courts et parfois je porte des débardeurs sans avoir les aisselles lisses. J’ai même fini par aimer ma bouche et mes dents, et on sait très bien que c’était pas gagné. Est-ce que ça vous intéresse? Encore une fois, non. Mais, est-ce que c’est cool de faire ce que l’on veut? You know the answer already.

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Bon ok là j’ai un soutien-gorge mais j’ai pas de slipe donc ça compense et puis de toute façon je suis libre je fais ce que je veux

Bien que pour moi, la question de choix dans toutes ces pratiques normatives me semble assez impossible, la ligne éditoriale (lol calme-toi t’écris pas pour le Times) n’est pas de dire « les meufs qui portent des talons, se lissent les cheveux et ne peuvent pas sortir sans maquillage sont des boloss ». Genre, non. Jamais. Si pour toi c’est important, ça ne fait pas de toi quelqu’un de moins respectable pour autant. Il me semble néanmoins important de questionner ces normes, parce que moi elles m’ont rendu triste, j’en applique encore quelques unes et j’aime pas toujours beaucoup, mais, pour conclure: Sisterhood is powerful et love sur vous. ♥

 

Qu’importe le flacon, comme disait Alfred.

Entre la coupe et les lèvres, il reste encore de la place pour un malheur.

Après réflexion, on a décidé mon cerveau et moi que ça serait bien d’être libre ici. Que ce ne soit pas juste un blog pour crier sur le patriarcat, ou seulement centré sur le féminisme. Certains articles seront ainsi dignes de l’époque Skyblog (RIP ju$t-m0a-85500), mais certains jours, j’aurai envie de parler de choses plus intimes. Aujourd’hui, le thème c’était l’alterféminisme de Thérèse Hargot, mais ça devra attendre un peu, le mood n’étant pas à la lutte.

J’ai du me demander si j’étais prête à m’ouvrir, à quel point, peser le pour et le contre, et « est-ce que c’est intéressant », « est-ce que je serais pas en train de raconter ma vie », et puis est-ce que je fais ça pour attirer l’attention… Jusqu’à il y a environ une heure, quand la léthargie latente de la journée a fini par prendre la porte.

Aujourd’hui, je vais vous parler de migraines, d’ulcères et de foie qui pleure. Aujourd’hui, je vais parler d’alcool. Ou plutôt de mon rapport à l’alcool. D’alcoolisme si l’on se débarrasse des périphrases. C’est peut-être beaucoup pour un troisième article. Ça pèse vite un peu trop sur les nerfs et le palpitant, souvent.

J’ai commencé à boire à un âge moyen. Première bière, première cuite: 15 ans. 2 canettes de 7.9 chacune, dans le jardin public de Luçon dont j’ai oublié le nom. Premier pétard aussi, mais ça, ça a toujours été tranquille chez moi. Et puis j’ai bu avec les copines et les copains. J’avais souvent l’alcool triste, l’alcool excessif, l’alcool rasoir sur les poignets et tête dans la bassine. La sonnette d’alarme, j’aurais du la tirer à 16 ans. Mais à 16 ans on boit, on ne se rappelle de rien, et c’est comme ça qu’on sait qu’on a passé une bonne soirée.

En vrai, j’ai eu beaucoup de chance. Jamais de jugement, beaucoup de réconfort et de pansements. On a passé le bac, on s’est barré·e·s à Nantes, Rennes, Paris ou Angers. Ah, Angers. Tu m’as tellement collée le spleen, Les Fleurs du Mal à côté c’est des comptines pour enfants. T’as été la ville de mes premiers packs descendus toute seule, le théâtre de ma première dépression, mes oreilles qui sifflaient constamment à cause de l’ivresse. Et puis je t’ai quittée. La ville, pas la bouteille.

T’étais là pour combler le vide, ma bouteille. Je savais plus si je buvais pour oublier que j’avais toujours envie de mourir, ou si j’avais toujours envie de mourir parce que je buvais. J’étais triste parce que j’étais rien. J’ai laissé tomber les pointes de compas pour les lames de rasoir, et les lames de rasoir pour du whisky bon marché. Du whisky dans des bouteilles en plastique, du Muscador à 2.30€ et puis des litres de bière et d’embuscade pour me remplir parce que j’avais l’impression de n’être remplie de rien. Je rentrais avec le premier qui me disait oui. Je les laissais se coucher sur moi en faisant comme si j’en avais quelque chose à faire. J’appelais des potes, j’appelais ma mère, j’appelais des gens à qui je ne parle jamais en articulant un mot sur deux, sur quatre, jusqu’à ce que je me retrouve couchée à plat ventre sur les pavés de Saint-Sauveur, ou sur un brancard du SAMU à trois heures du matin. Là je parlais plus du tout.

« Mais Oriane, pourquoi tu fais ça? » Au début, j’avais pas vraiment compris. Je voyais bien que je tisais un jour sur deux, mais j’avais pas encore fait le lien. A Caen on sortait, on buvait, au début c’était rigolo, après un peu moins, mais au moins j’avais toujours ça. La boisson. Et puis je suis partie en Bulgarie. C’était bien la Bulgarie. Déjà il faisait chaud (dédicace à Bordeaux Métropole), les gens étaient beaux et les 2L de Zagorka coûtaient à peine plus d’un euro. A ce moment là, j’avais déjà le foie qui vivait sa vie, assez peu paisiblement. Il se noyait dans la bile, mon foie. C’est pas très glamour, déjà, et en plus ça fait quand même très mal. Mon corps m’envoyait des signes, ma conscience me laissait des Post-it: « Bois de l’eau »; « arrête le Doliprane »; « tu deviens infecte et tu peux pas mettre ça sur le dos de tes hormones ». Je vivais avec Ula, et il fallait bien qu’on départage qui des françaises ou des polonaises avaient la meilleure descente. Et puis si c’est tous les soirs mais qu’on est au moins deux, ça reste festif, non? … Non?

Et puis Mars 2015. C’était pas la première fois que ça m’arrivait, et c’est pas aujourd’hui qu’on va en parler. On m’avait déjà fait boire avant, à l’Ecume des Nuits et au Régent, j’étais rentrée toute seule en courant, mais j’étais quand même rentrée. Ce soir-là je suis pas rentrée, et depuis ce soir-là l’alcool c’est la peste de ma vie. Parce que j’en parlais tout le temps, parce que j’avais peur, parce que je faisais des crises de parano, et puis parce que je pleurais. Tout le temps. Que j’ai bu deux bières ou douze, ça remontait. Ça remonte toujours un peu, d’ailleurs, mais ça brûle moins quand c’est du thé que je bois, et pas de la tequila. Un soir, j’ai pété un plomb. J’ai compris que je buvais autant parce que ça me mettait en danger. Et qu’il y avait cette tentation masochiste derrière, de me remettre dans la même situation. J’étais plus dopée à l’adrénaline qu’au houblon.

Alors j’ai essayé d’arrêter. J’en pouvais plus de ma peau jaune et de ma sueur qui sentait la 33. Je suis allée voir mon docteur, on a mis un traitement en place. J’ai croisé sur ma route quelqu’un qui m’a apportée de la bienveillance, et des petits conseils sur la méditation. J’ai eu la chance d’avoir des ami·e·s qui en avaient vraiment quelque chose à faire. Je n’ai pas bu une goutte d’alcool pendant près de 6 semaines. J’étais contente, mais le traitement me fatiguait beaucoup – à vrai dire, les effets secondaires étaient sensiblement les mêmes qu’une gueule de bois. Une gueule de bois quand tu t’interdis de boire, c’est comme être végane et continuer à écraser les animaux sur la route (par accident bien entendu ne me CRIEZ PAS DESSUS).

Aujourd’hui, je n’ai plus de traitement. J’ai essayé de méditer plus, de courir plus, de faire plus de pompes, d’acheter plus de bières sans alcool, de boire plus d’infusions, d’installer un compteur d’heures et de jours sur mon téléphone pour me motiver. Aujourd’hui, je n’y arrive toujours pas. Aujourd’hui je bois parce que j’ai toujours l’impression de ne servir à rien. J’ai pourtant rarement été aussi bien entourée. J’ai des copines qui me laissent en parler, des copines qui veulent bien ne pas boire pour éviter que j’ai de l’alcool sous le nez. Aujourd’hui je fais des études que j’aime, j’ai un travail que j’aime, j’élimine au fur et à mesure toute source de toxicité dans ma vie. Globalement, je suis épanouie. J’ai aussi détraqué mon corps: c’est comme si j’avais fait des tours de quad à répétition sur ma vessie, mes reins, mon foie et mon estomac. J’ai 24 ans et je pisse autant qu’une grand-mère, mon foie pince et mon estomac est perforé, ma mémoire vacille, bref, que de raisons qui devraient me pousser à arrêter.

Alors vous allez me dire « C’est bien, tu fais ta drama queen, la météo est pourrie, t’es triste, on a compris » et je vous dirai que OUI. Mais c’est un peu plus compliqué que ça. Je le dis aussi parce que je sais que je ne suis pas la seule à gérer mes problèmes dans des pintes de Stella (parce qu’on peut pas se permettre d’investir dans meilleur, kestuvafer). Ce sont des conversations que j’ai déjà eu avec des copines, et puis des copains, et aussi parce que j’aimerais bien y arriver. Pas 50 heures selon mon appli. Pas trois jours. Pas cinq jours. Pas dix. Suffisamment longtemps pour que je décroche. Je crois que le délai nécessaire, c’est toute la vie.

En attendant, il est temps pour moi de remercier celleux qui sont resté·e·s, celleux qui sont parti·e·s mais qui ont beaucoup apporté, et celleux qui sont arrivé·e·s il y a peu, vous faites mille fois plus de bien qu’un litre de Badoit le matin.

L’amour est tout, — l’amour, et la vie au soleil.
Aimer est le grand point, qu’importe la maîtresse ?
Qu’importe le flacon, pourvu qu’on ait l’ivresse ?
Faites-vous de ce monde un songe sans réveil.

Alfred de Musset, La Coupe et les Lèvres, 1831.

 

« Ça va, il t’a pas violée non plus »

La première question a été: Est-ce que ça vaut vraiment la peine d’en faire un article? Et puis je suis rentrée, j’ai allumé mon pécé, et la vraie question s’est imposée à moi, sur fond d’écran bleu et lumineux: Est-ce que c’est mieux d’exprimer ma colère avec des mots ou en hurlant sur la voisine du dessus parce que son lit craque depuis 23h la veille?

Donc me voici. Le terme correct pour… peu importe ce que c’est serait sûrement plutôt « billet d’humeur » que véritable « article ». Je ne suis point journaliste, parfois j’ai le coeur et les tripes qui s’excitent et partager c’est cool (mais attention, je ne suis pas une hippie) J’allais dire « ça va vous énervez pas » mais c’est le propre des hippies. BREF. La semaine a été pénible. Il a fallu gérer plein de choses, des tâches administratives aux émotions internes, tout en même temps. Ayant toujours fui les responsabilités dites d’adultes, la semaine s’est terminée avec le souffle court. Le tas de bullshit n’a fait que grandir et grossir, graduellement, à mesure que les jours passaient. Je passe sur les détails de ma vie, et nous voilà déjà à Vendredi.

Vendredi, je pars chercher des croquettes pour chat aux Berges de la Garonne avec une copine. Ne posez pas de questions. C’est une histoire incongrue qui a commencé avec un trajet en tram. Un tram dans lequel une campagne contre le harcèlement dans les transports en commun avait fait parler d’elle (à juste titre). Un tram dans lequel j’étais assise et dont j’ai du sortir plus tôt parce que j’étais en train de me faire emmerder. La météo? mi-figue mi-raisin. Le trajet? Doyen Brus – Gambetta. Le motif? Une mini-jupe à carreaux. Là, tout de suite, j’hésite. Est-ce que demain on va me dire qu’il ne faut pas mettre tous les hommes dans le même panier? Est-ce que demain je vais être qualifiée de castratrice et accusée d’oublier les hommes qui luttent activement dans le féminisme pour une seule mésaventure? Mais aussi: Est-ce que ça aide les autres à en parler tout ça? C’est possible. Tant pis, trop tard.

Vendredi, j’étais dans le tramway, ligne B, un peu avant 17h. Peu avant la fin de mon trajet, à Victoire, un homme monte tout à l’avant, juste devant moi. Le regard fixé sur mes cuisses. Je suis mal à l’aise, mais je ne bouge pas, pas question de me recouvrir pour un type qui a confondu mes jambes avec un étalage de fruits frais au marché du Dimanche. J’essaie de garder une contenance, mais je commence à avoir la nausée. Je le fixe comme pour lui demander d’arrêter. Dix secondes plus tard, il recommence, et me fait un clin d’oeil. Je me lève pour sortir au prochain arrêt. L’homme me regarde, et se mord la lèvre inférieure, un peu comme Bella dans Twilight, l’innocence et le charme en moins. Je bredouille un « C’est bon, ça suffit là ». Et puis il commence à rire. L’humiliation. Je sors, et il me dit « C’est bon ça ». Je rétorque un petit « ta gueule » des familles, lui fait un doigt d’honneur avec mon majeur encore entier, et marche le plus rapidement possible. Bien sûr, pas peu fier de m’avoir excédée, l’homme continue à rire, et me fixe à travers les fenêtres du wagon, jusqu’à ce que je sois hors de vue.

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Un morceau de la jupe incriminée, et beaucoup d’herbe (parce que c’est joli)

Concrètement, pourquoi ça m’énerve? Pas parce que j’ai dû descendre trois arrêts plus tôt. J’adore marcher. C’est le sentiment d’impuissance, de honte et d’humiliation qui subsiste. Parce que je ne pouvais rien y faire. Hurler peut-être. Et passer pour une hystérique qui ne supporte pas un simple regard. J’aurais privé un homme de sa liberté d’importuner. Peut-être me manque-t-il de l’empathie. Peut-être que moi, avec ma mini-jupe, je ne fais que raviver les tisons de la misère sexuelle de ce pauvre monsieur qui, voyant un corps dévoilé, n’a pu faire autrement que de considérer mon corps comme un pot de 500 grammes de houmous (vous sentez la meuf végé qui refuse d’utiliser le terme « morceau de viande » ou ça reste discret?). J’avais l’intérieur des côtes brassé, les dents qui grincent, mais j’ai rien dit. Tant que c’est pas physiquement violent, finalement, est-ce que ça nous intéresse?

J’ai pleuré sur le reste du trajet. Parce que je pleure beaucoup, la plupart du temps quand je rigole d’ailleurs. Mais là, c’était autre chose. J’étais pas triste non plus. Par contre, je contenais un maximum de rage dans 172 centimètres de hauteur de corps. Il m’en aurait fallu beaucoup plus. J’ai essayé de me dire que c’était pas grave. Que c’était « juste un mec dans un tram, une fois ». Et franchement, j’aimerais bien. C’est pas tant qu’on me regarde qui me dérange. C’est juste cet irrespect dégoulinant d’un type qui s’octroie le droit de poser ses yeux sur moi – ou plutôt sur ma jupe, on va pas se mentir il doit même pas se souvenir de mon visage – comme sur un objet sur lequel il va pouvoir se masturber toute la soirée. Pardonnez mon langage. C’est les mots « proie » et « fille facile », « salope » et « pute » qui s’affichent en lettres rouges dans ces regards. Bien sûr, j’ai pu en parler plusieurs fois dans la soirée, j’ai fait un périple en tram, cette fois-ci accompagnée, j’ai bu une bière et consommé du THC, et puis je suis partie à une conférence gesticulée sur le consentement et la culture du viol avec des copines, et jamais le thème n’avait été autant en adéquation avec la journée. J’y reviendrai plus tard à cette conférence, c’était le FEU !

Ce qui s’est passé cette semaine, c’est que j’étais très triste et un peu en colère, et puis maintenant, je suis surtout en colère. Une colère à laquelle je laisse libre cours dans mes stories Instagram parce que ça permet la dénonciation immédiate, et OUI, ça me soulage d’avoir des messages de soutien immédiat. Il y a une heure, je suis sortie courir pour transformer tout ça en énergie positive. Et je me suis faite klaxonner. C’était plus bref que ma mésaventure de Vendredi. Mais ça n’a pas été mieux vécu. Juste un coup de klaxon venant d’un Picasso gris avec deux mecs dedans qui se marrent. Parce qu’ils m’ont fait peur, parce que la vulnérabilité d’une meuf en legging c’est probablement hilarant. Parce que quoi faire, de toute façon? Ils sont en voiture, ils ont déjà disparu avant que j’ai le temps de me retourner. Et puis, me retourner pour dire quoi?

J’entends encore – et de tous genres confondus – des propos de cet acabit, dans des situations similaires:

  • « Et alors? Ça va c’est rien il t’a pas agressée non plus »
  • « Franchement y a pire, t’abuses »
  • « Tu devrais être flattée, ça veut dire que tu plais »
  • « En même temps t’as vu comment t’es bonne? »
  • « Non mais les meufs aujourd’hui on peut plus rien vous dire »
  • « Ça t’avance à quoi de te victimiser comme ça? »

Comme cela a été précisé Vendredi soir, lors de la conférence, le contraire de « victime », c’est pas « fort ». C’est « agresseur ». Être victime d’une agression, quelle qu’elle soit, ne fait pas de moi quelqu’un de faible. Dire qu’on a été victime de harcèlement, c’est pas « ouin ouin les violons Audrey m’a volée mon goûter à la récré » (d’ailleurs Audrey, si jamais tu lis ça, je t’en veux toujours de m’avoir chourée mes cookies en 2002).

Ensuite, le fait qu’il ne m’ait pas touchée ne rend pas l’acte moins violent. Je sais, il y a des femmes qui passent au-dessus, qui n’y prêtent pas attention, et qui sont considérées comme plus fortes ou super badass. Et franchement, j’aimerais bien que ça me touche un peu moins. Mais ça pique et ça fait des hauts-le-coeur.

Le fait que je sois « bonne »… ouais non parce que je suis pas un muffin au chocolat en fait. Pareil, j’aimerais trop. Mais non, si tu croques, déjà je hurle, et ensuite ça saigne. C’est à tes risques et profits.

Pour ce qui est du reste, je passe. Alors peut-être que c’est parce qu’on est Dimanche, parce que la grêle tape contre ma fenêtre, parce que j’ai la migraine que je prends ça tellement à coeur. Peut-être que c’est dans mon tempérament et que ça m’empêche d’avoir les idées claires. Ou peut-être que c’est juste arrivé. J’aurais pu faire une liste de tous les événements similaires auxquels j’ai été confrontée depuis mes 12 ans (parce que je n’ai pas de souvenirs d’avant). 12 ans, c’est la moitié de ma vie. C’est aussi l’âge auquel j’ai crée mon premier blog sur playmoa.com pour déclarer ma flamme à Julien, mon amoureux de l’époque.

Un jour je sortirai avec ma mini-jupe à carreaux, toute seule, sans avoir besoin d’un accompagnateur pour justifier pareille tenue et pour pouvoir marcher tranquille sur les pavés d’Hôtel de Ville. Et puis j’aurai les seins presque à l’air libre, et si on me regarde, ce sera discrètement, et si on me salue, ce sera respectueusement. En attendant, je garde mon étiquette de salope, et je ne m’en accommoderai plus, mais la brandirai fièrement, en même temps que mon majeur. Et, pour citer une amie: « j’te croise dans la rue même pas j’te donne l’heure »

 

Le 8 Mars, les copines, et puis moi

« Parce que l’idéal de la femme blanche, séduisante mais pas pute, bien mariée mais pas effacée, travaillant mais sans trop réussir, pour ne pas écraser son homme, mince mais pas névrosée par la nourriture, restant indéfiniment jeune sans se faire défigurer par les chirurgiens de l’esthétique, maman épanouie mais pas accaparée par les couches et les devoirs d’école, bonne maîtresse de maison mais pas bonniche traditionnelle, cultivée mais moins qu’un homme, cette femme blanche heureuse qu’on nous brandit tout le temps sous le nez, celle à laquelle on devrait faire l’effort de ressembler, à part qu’elle a l’air de beaucoup s’emmerder pour pas grand-chose, de toutes façons je ne l’ai jamais croisée, nulle part. Je crois bien qu’elle n’existe pas. » Despentes, King King Théorie

Aujourd’hui, mon militantisme féministe n’est plus à prouver. J’ai eu l’occasion mainte fois d’être taxée au mieux de radicale, au pire d’extrémiste, que ce soit sous mon propre toit, en soirée sobre ou à trois grammes, ou pendant les repas de famille. Les conversations ont fini par tourner majoritairement autour de ça : le féminisme. On m’a reprochée d’être misandre, de haïr les hommes, on m’a demandée pourquoi je ne devenais pas tout simplement lesbienne si ça pouvait me permettre d’arrêter de parler sans cesse de la violence du patriarcat. Je suis devenue un cliché : Cheveux courts, roses, épilation aléatoire, féminité questionnée, végétarienne, qui crache sur les riches et les gens de droite, et puis mon discours. Mon discours constant sur la domination masculine, les différences de traitement, les inégalités de salaire et j’en passe. On m’a dit aussi que mon féminisme était tolérable parce que j’étais rigolote. « Radicale mais rigolote ». Prendre un ton léger pour parler de sujets graves, tout de suite ça dédramatise, ça impose une distance qui permet aussi de se dédouaner de ses privilèges et responsabilités.

Aujourd’hui, je suis fatiguée. Fatiguée de devoir modérer mes propos pour ne pas passer pour une « féminazi », pour ne pas froisser la masculinité hégémonique de mon entourage. Fatiguée de ne pas oser vous demander de checker vos privilèges. De ne pas vous demander d’arrêter de penser que vous savez mieux que nous parce que vous avez coché toutes les cases au grand jeu des privilèges. De cesser vos male tears quand on parle des salaires, de la garde des enfants, du harcèlement de rue, des violences sexistes, du viol. Personne ne nie que ça vous arrive aussi. Personne ne nie les injonctions à la virilité, à la performance, à la gaule systématique et constante. Personne ne nie la difficulté de n’avoir pas droit aux émotions, aux sentiments, à la douceur. Pour être tout à fait honnête, je n’échangerais pas ma place avec la votre, ou peut-être juste pour que ma colère soit enfin légitime et pas hystérique. Mais non. Si je m’énerve, je suis violente et castratrice. Eh bien c’est ce que je serai. Mais arrêtez de me demander de m’excuser d’être en colère. D’avoir la rage. Je n’ai pas envie d’avoir honte d’être dégoûtée, révoltée. Parfois c’est juste trop, parfois c’est la dixième fois que je réponds à cette même question: « Pourquoi tu as besoin d’être autant féministe? » Et puis je lis des articles sur Internet, et j’apprends qu’en 2016, 123 féminicides ont été commis. Avez-vous réellement besoin de me demander pourquoi?

Aujourd’hui je voudrais parler des femmes. Le 8 mars, c’est notre journée. La journée internationale de lutte pour les droits des femmes. Pas la journée de la femme. Pas la journée pour nous offrir un bouquet ni pour nous dire qu’on est belles. Pardon les copains, mais ce pavé il est pour mes copines, et mon entourage qui ne rentre pas dans la binarité. Mes copines brillantes, critiques, qui s’épilent et qui ne s’épilent pas, qui se maquillent et qui ne se maquillent pas. Pour celles qui ne se retrouvent pas dans les stéréotypes de genre et celles qui n’en ont rien à faire. Pour celles qui préfèrent les Converse et celles qui sont à l’aise en talons aiguilles. Pour celles qui se font diminuer, mansplainer, couper la parole en public et dans le privé. Pour celles à la sexualité débordante et celles qui n’en ont pas. Pour celles qui n’ont pas peur d’envoyer chier les harceleurs, et celles qui n’osent pas. Pour celles qui aiment le bondage et celles qui préfèrent le missionnaire. Pour celles qui aiment les pénis, les vulves et les deux. Pour celles qui sont athées et celles qui ont des convictions religieuses. Pour les ouvrières, filles d’ouvrières, et celles de classe moyenne supérieure. Pour celles sans soucis et celles qui en ont trop. Pour mes copines en couple depuis dix ans et celles qui vivent l’amour à plusieurs. Pour celles avec un mental d’acier et celles qui pleurent pour tout et n’importe quoi. Pour celles qui ont la tête à l’air et celles qui ont choisi de la couvrir. Pour mes copines aspirine et pour mes copines racisées. Pour mes copines qui sont mères et celles qui ne souhaitent jamais le devenir. Pour mes copines cis et pour mes copines qui sont des copains, ou les deux, ou ni l’un ni l’autre. C’est pour mes copines et moi. Celles qui rentrent dans les cases, celles qui n’y rentrent pas, et celles qui refusent d’y rentrer.

Aujourd’hui, il est temps de comprendre que ce n’est pas à nous de régresser dans la pensée et la déconstruction, mais que c’est à vous d’évoluer. D’évoluer positivement. Et de nous écouter aussi, sans nous taxer de folle ou de vieille fille à chats dès qu’on n’est pas d’accord (en plus c’est psychophobe et âgiste donc je suis semi chaude). Ça fait trop longtemps qu’on nous demande de nous taire et de rester dans la cuisine. Aujourd’hui, l’heure est à la parole. Franche. Sincère. Ouverte. Aujourd’hui, je suis constamment entourée de personnes bienveillantes, safe, brillantes, critiques, ouvertes, des personnes pour qui j’ai une affection et un amour indéfectibles. Comme beaucoup, j’ai été victime de violences sexistes. De violences sexuelles. Et puis de viol tout court. J’en ai bavé. J’en bave toujours. Mais on a su m’écouter et me faire sentir en sécurité. Je me suis retrouvée dans un espace safe, et pourtant mixte. Comme quoi c’est possible. Depuis deux ans, je me suis radicalisée. Et tant mieux pour moi. C’est une protection supplémentaire et nécessaire que je ne souhaite plus devoir justifier. C’est arrivé parce que le trauma, parce que les « salope », « goudou », « pute », « fille facile », « mademoiselle », « gonzesse », « bonne qu’à écarter les cuisses », je n’en pouvais plus de les entendre.

Aujourd’hui, on sait que les femmes sont importantes. Pourtant on attend toujours le respect. Pas la galanterie. Le respect. On va prendre de plus en plus de place, jusqu’à ce qu’on arrive à ce 50/50 que vous pensez déjà acquis, jusqu’à ce qu’on partage également les sphères publiques et domestiques, jusqu’à ce que vous cessiez de travailler jusqu’à pas d’heures et qu’on puisse se délester de cette charge mentale qui nous pèse. Ce « vous » ? Si vous êtes piqué pendant la lecture de ce texte, c’est que vous êtes concerné. Ou que vous connaissez quelqu’un de proche qui l’est. La condescendance, l’infantilisation, le manque de crédit donné à nos paroles et réflexions, c’est vous, la façon dont vous nous avez éduqué, la façon dont vous nous avez abordé, pénétré, soumise parce que vous pensiez être dans votre bon droit. Alors la prochaine fois que vous levez les yeux au ciel quand vous m’entendrez dire que c’est la faute du patriarcat, du sexisme, du machisme, de la misogynie institutionnalisés, réfléchissez-y à deux fois. La prochaine fois que vous jugez une tenue comme un appel au viol, rappelez-vous qu’il n’existe rien de tel. La prochaine fois que vous jugez le voile comme un symbole oppressif, renseignez-vous. La prochaine fois que vous direz à une femme grosse que son poids la met en danger, soyez honnêtes avec vous-même. La prochaine fois que vous vous demandez pourquoi une femme violée n’a pas appelé à l’aide ni porté plainte, questionnez la responsabilité du violeur. La prochaine fois que vous dites que si on veut avoir plus de temps de parole et de place dans l’espace public, on n’a qu’à le prendre, comprenez qu’on nous a appris à croiser les jambes, à être sage et discrète pendant que vous jouiez au foot et que vous pouviez hurler dans la cour de récréation. Vous n’avez plus d’excuses. Votre âge, votre génération ne sont pas des excuses.

Aujourd’hui, c’est la sororité qui prime. Alors à toutes mes sœurs, mes amies, ma mère, mes tantes, mes cousines, mes collègues, mes camarades de lutte : Le savoir c’est le pouvoir. L’entraide c’est le pouvoir. On se serre les coudes jusqu’au bout. On veille les unes sur les autres. Et pour mes frères, mes amis, mon père, mes oncles, mes cousins, mon neveu, mes collègues, mes alliés : Respectez-nous. Arrêtez de nous appeler « ma petite », d’appeler des femmes des filles quand vous n’êtes que des hommes. Quand on vous demande d’arrêter de nous appeler mademoiselle, arrêtez de nous appeler mademoiselle. Soyez attentifs, nous ne sommes pas seulement des utérus sur pattes. Et pensez à ravaler votre validation quand on ne la demande pas. Oh, et une dernière chose : si vous pensez que le féminisme nous rend lesbiennes, c’est probablement le moment de vous remettre en question.